Trivax : « En Iran, être accusé de satanisme signifie la peine de mort. »

LouisPar Louis  •  17 Oct 2016 à 23:55  •  Interviews  •   12 views

(english version on second page)

Fondé en Iran en tant que one-man band puis relocalisé en Angleterre pour fuir les contraintes liées à la législation perse, Trivax a suivi un parcours atypique jusqu’à la sortie de son premier album « SIN » en novembre prochain. Assez en tout cas pour piquer notre curiosité et nous pousser à aller à la rencontre de son géniteur, Shayan S.

iran-frPouvez-vous nous parler tout d’abord des débuts de Trivax, en Iran?
Shayan S (guitares, chant) : Eh bien, pour ceux qui ne seraient pas au courant, en Iran, lorsqu’on parle de rock et de metal, il est tout bonnement illégal de jouer ce genre de musique en public. C’est extrêmement rare que des gens fassent des concerts. Nous n’avons ni pubs ni bars où les gens pourraient aller boire un verre – l’alcool est d’ailleurs également interdit par la loi.

Trouve-t-on tout de même des concerts clandestins?
J’en ai donné quelques-uns moi-même! Ça arrive de temps en temps, mais si on se fait choper, on se fait baiser. La police arrête les responsables et leur coupe les cheveux. Ils brisent leurs instruments, et la seule manière de s’en sortir c’est de payer une caution onéreuse. Si vous êtes vraiment malchanceux et vous retrouvez accusés de soi-disant satanisme, vous pouvez même être exécuté. Être accusé de satanisme signifie la peine de mort.

Vous souvenez-vous de problèmes avec la police sur votre parcours personnel?
Je n’ai jamais été personnellement impliqué, je me suis toujours arrangé pour m’en sortir ou éviter les situations à risques. Mais je me souviens d’un ami à moi qui reprenait des titres de metal dans sa salle de répet. La police a fait irruption, a démoli tout leur matériel et les a arrêtés. Heureusement, ils n’ont pas eu plus d’ennuis. Je me souviens également d’un concert en Iran, quelques années après mon déménagement en Angleterre, où tout le monde a été arrêté, membres du groupe inclus.

Vous avez mentionné l’accusation de satanisme comme particulièrement grave ; quel rôle joue la religion dans la société iranienne?
Laissez-moi vous le dire de cette façon : tout est lié à la religion. La politique, la culture… On ne trouvera pas une seule personne pour admettre publiquement ne pas suivre ses préceptes. C’est très différent de la manière dont le christianisme est enseigné à l’école en Europe. Pour faire simple, soit tu te soumets à la religion, soit t’es baisé. Et c’est le cas dans tout le pays, depuis la révolution. C’est la priorité de tout le monde.

Même au sein des jeunes générations?
Les jeunes ont bien sûr tendance à se rebeller. Mais ceux qui le font restent une minorité, parce que la religion inspire la conduite et les décisions de l’essentiel de la population. Il y en a évidemment pour se défier de la religion et la mépriser, pour dire que ce ne sont que des conneries, mais il leur faut pour ça passer par un long processus avant de le réaliser par eux-mêmes.

Comment le metal s’accorde-t-il avec une situation pareille? N’est-il pas rebelle quasiment par essence?
Eh bien, en privé, on trouve une scène très vivante en Iran. Je ne parle pas d’une scène constituée de groupes, à cause des limites posées par les lois : ce n’est pas possible de se produire sur scène ni d’enregistrer quoi que ce soit de correct. Mais si on parle d’une scène d’amateurs de cette musique, il y a quelque chose de gros. Je ne m’en rendais pas compte lorsque j’ai débuté, mais en vieillissant, je me suis rendu compte qu’il est possible de trouver des tonnes de magasins undergrounds où on peut acheter des t-shirts bootlegs.

À ce sujet, je me souviens d’une anecdote amusante. Il y a quelques années, j’ai été dans ce magasin à Téhéran. Ils y vendaient des t-shirts, il y avait des trucs d’Arch Enemy et de Nile notamment. Et j’y ai trouvé ce t-shirt de Marduk, voyez-vous à quoi ressemble le logo?

marduk-logoAvec la croix renversée et le nombre 666?
Yep, eh bien, je ne sais pas quel idiot a imprimé ces t-shirts (il y en avait un paquet d’exemplaires), mais il s’est gouré et a mis le logo à l’envers. La croix était dans le sens conventionnel et on pouvait lire ‘999’ (rires). On tombe parfois sur ce genre de trucs, mais les gens sont de vrais passionnés. C’est assez peu orthodoxe la manière dont ils se lancent dans ce type de musique. En Europe, beaucoup commencent par un groupe précis avant de creuser davantage, mais en Iran,  je connais des gens qui ont directement sauté dans le black metal et qui n’ont aucune idée de qui sont Metallica, par exemple.

Vous avez mentionné ce magasin à Téhéran, s’agit-il d’une échoppe clandestine? Est-ce que le premier venu peut y entrer?
C’est un peu comme les drogues, vous voyez? Si quelqu’un en veut, il trouvera toujours quelqu’un pour lui en fournir, si vous me suivez. Il y a beaucoup de choses comme ça en Iran : une couche en surface, avec les trucs habituels auxquels tout le monde a accès, et une couche souterraine. Et ça va des films hollywoodiens au metal. S’agissant de ces magasins spécialisés, ils ne s’affichent jamais comme tels. On apprend toujours leur existence via son cercle de connaissances, et ce n’est qu’en s’y rendant avec un ami qu’on peut y accéder.

C’est la même chose avec l’alcool? Parce que j’ai de la peine à m’imaginer écouter du metal sans une chope de bière dans la main.
Tout le monde ne boit pas d’alcool, mais ça reste assez commun, croyez-le ou non. Il faut juste s’en procurer via le marché noir. Mais chaque fois qu’on faisait la fête c’était impossible de ne pas boire. Il y avait toujours du whisky.

L’ancien local de répet’ de Trivax, dans une cave de Téhéran.

Ma question est peut-être naïve, mais comment les gens s’initient seulement au metal? En effet, dans le reste du monde, ça se fait généralement par internet, or j’ai entendu que la toile était largement censurée en Iran.
Oh oui, c’est le cas. Je sais que la Chine a la censure la plus lourde, mais Iran doit suivre juste derrière. On se heurte à un énorme filtre sur internet, et il faut utiliser des programmes et des proxies pour le contourner. On doit utiliser des serveurs situés en Europe ou aux États-Unis pour accéder à certains sites, mais il y a toujours un moyen de s’en sortir, vous savez. Comme je l’ai dit, en Iran, il y a tellement de choses qui sont illégales et que les gens se procurent néanmoins. Un bon exemple serait les antennes satellites, qui sont interdites en Iran. Or, j’estime qu’à peu près quatre personnes sur cinq en possèdent une. Les gens veulent choper les chaînes étrangères, vous pouvez imaginer. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai regardé mon premier clip de Metallica, j’avais 13 ou 14 ans, et c’est ce qui m’a lancé dans le metal, avant que je télécharge des albums de Watain et de Behexen sur internet.

Puisque vous mentionnez cette vidéo de Metallica, j’ai vu dans une précédente interview que vous refusiez de révéler de quelle chanson il s’agissait. Est-ce que par bonheur je serais plus chanceux aujourd’hui?
Hehehe… Non.

Dommage, je vous le redemanderai dans notre prochaine interview! Pour en revenir à la religion. Comme vous l’avez expliqué, c’est un élément essentiel de la société iranienne et pourtant, ça ne semble pas être une des préoccupations majeures de Trivax, en particulier si on vous compare avec d’autres groupes de black metal. Pourquoi ça?
La religion est en effet un très gros problème. C’est un fléau sur terre, et c’est un fléau pour l’humanité et à peu près tout ce qui existe. Oh, l’humanité elle-même est un fléau en premier lieu, mais puisqu’on en fait partie… À l’inverse, s’agissant de la religion, il n’est pas possible pour une personne saine d’esprit d’être d’accord avec ce qui se trame, en particulier si on parle d’islam. Mais je vais expliquer pourquoi ce n’est pas un sujet habituel dans nos paroles. Le fait est que la musique de Trivax est nourrie de sources bien plus profondes qu’un truc façonné par des humains. À côté des sujets que Trivax aborde, la religion ressemble à un cafard. Trivax remet en question l’existence-même dans son intégralité. Comparez ça à un règlement écrit par une bande de cons. Trivax, ça parle de l’univers et de ses sombres recoins, pas de quelque chose d’aussi petit qu’un conte que les gens se racontent.

Je songe depuis longtemps à l’idée de sortir un album qui tournerait entièrement autour du sujet de la religion, et qui détruirait tout ce qu’elle porte en son sein. Ça n’arrivera pas de si tôt ceci dit. Sur notre premier album, « SIN« , on a une chanson qui s’appelle ‘Death to the Empire of the World‘ (cf ci-dessus), qu’on a sorti en tant que single. Cette chanson contient une partie chantée en farsi, qui traite de la religion en quelque sorte mais, encore une fois, ce n’est pas fait de manière spécifique. Pour l’instant, ce que j’ai voulu sortir comme musique provenait de mon parcours personnel, et je n’ai pas voulu y donner trop de crédit à la religion. Beaucoup d’influences viennent directement de situations dans lesquelles je me suis fourré – des situations glauques. Mais il y a une partie de moi qui souhaite aborder le sujet religieux un jour, et je n’aurai rien de très sympa à déclarer.

Je me réjouis de vous voir saisir le sujet. Une dernière question à propos de l’Iran : sur un plan personnel, à quel point était-ce difficile de tout abandonner pour émigrer à Birmingham, en Angleterre?
Ça fait maintenant cinq ans depuis que je suis parti. Je mentirais si je disais que c’était plus facile aujourd’hui qu’à mon arrivée. Je ne m’y attendais pas, mais c’est plus difficile chaque jour. La vie ici n’a pas été tendre pour moi. J’ai eu de nombreux… ennuis. Il faut que tout se mette en travers de mon chemin, vous savez? J’en suis venu à penser qu’en Iran, la vie était plus facile d’une certaine manière. D’accord, je ne jouissais d’aucune liberté, mais je ne rencontrais pas autant d’obstacles. Ici, je passe juste d’ennemi en ennemi, à cause de types qui font des choses qu’ils ne devraient pas faire.

Pour tous ceux qui ont déjà dû laisser derrière eux famille et terre natale pour poursuivre quelque chose de plus grand, j’ai énormément de respect, parce que ce n’est pas chose aisée. Les gens s’imaginent en général juste ce qu’il y a à la surface. On commence une nouvelle vie ailleurs, d’accord ça sonne juste sur le papier. Mais si on se penche sur les détails : combien de décès de membres de ma famille vais-je manquer pendant que je suis ici? Combien de mariages vais-je louper? Que se passera-t-il s’il arrive quelque chose à mes proches et que je ne suis pas en mesure d’être là pour eux? Et s’il m’arrive quelque chose à moi et que je suis ici tout seul, sans ceux que j’aimerais avoir à mes côtés? Toutes ces questions peuvent vraiment rendre un homme fou, et c’est pour ça que je dis que c’est plus difficile avec le temps. La seule chose qui me permet de tenir le coup c’est de me dire, merde, je le fais pour Trivax.

Êtes-vous déjà retournés en Iran?
Une fois ou deux, oui. Je crois avoir dû passer un total de huit ou neuf semaines en Iran sur les cinq dernières années. Mais je ne pense pas pouvoir y retourner.

Pourquoi? À cause de problèmes financiers? Ou c’est une question de visa?
L’argent n’est pas un problème. Le visa… ne devrait pas en être un non plus. Non, il s’agit d’autres choses.

Pardon, je ne voulais pas être indiscret. Mais envisageriez-vous de retourner vivre en Iran, dans un avenir lointain?
Je n’y ai pas beaucoup réfléchi, pour être franc, à cause de Trivax. Vous savez, on est sur le point de sortir notre premier album, et nous voulons faire des concerts maintenant. De plus, en voyant comment le monde se porte, on dirait que, où qu’on soit, ça va être la merde. Aussi, que je vive au Royaume-Uni, en Amérique ou en Iran, je vais de toute façon me faire baiser, donc…

Je n’ai effectivement pas pensé au groupe avant de poser la question. Surtout que vous avez trouvé de nouveaux membres et que ce serait une corvée de tout reprendre à zéro.
Oh, ce ne sont plus de nouveaux membres. Notre guitariste et notre batteur sont avec moi depuis décembre 2011. Ça fait presque cinq ans maintenant! Nous avons travaillé si dur depuis, nous avons joué des tonnes de concerts, ce serait impossible de recréer ça avec quiconque. Si je devais changer de line-up en déménageant, je lancerais probablement un nouveau groupe.


D’un one-man band à un véritable groupe

En dépit de l’ancienneté de ces membres, c’est difficile de ne pas faire l’amalgame entre la personnalité de Shayan et Trivax, non?
Ce n’est pas un problème, parce que je suis probablement responsable de 95% de ce qui se passe avec Trivax. Ce que les autres m’aident à faire, c’est à créer une entité géante ensemble lorsqu’on est sur scène ou sur la route. Je vais dire quelque chose d’amusant, c’est que lorsque je suis arrivé au Royaume-Uni, je m’imaginais Trivax comme un enchaînement de concerts déchaînés. Cinq ans plus tard, j’associe le groupe à toutes les stations services à travers le Royaume-Uni à cause de tous les kilomètres qu’on a engloutis pour nos concerts.

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De g. à dr. : Benjamin Sheldon (guitares), Shayan S (chant, guitares), Matthew Croton (batterie) et Phillip Taggart (basse)

Les autres gars jouent un rôle essentiel dans Trivax, il ne faut pas méprendre. Mais leurs rôles, parfois, c’est juste d’être là pour me permettre d’assembler le tout. Une fois que le paquet est terminé, nous pouvons frapper comme une seule unité. Je me sentirais idiot si je devais assurer les concerts tout seul, ça ne marcherait pas. Mais d’un autre côté, c’est mon groupe, j’en suis responsable depuis que je l’ai fondé en tant que one-man band en 2009. Et même si je vis une réelle fraternité avec les autres membres aujourd’hui, le groupe est toujours sujet à d’éventuels changements de line-up. Mais si moi je devais quitter le groupe, il n’y aurait plus de Trivax.

Et les autres membres du groupe ne voient pas d’inconvénient à cette situation? Ne se sentent-ils pas dans l’ombre?
Je crois que j’ai la chance d’avoir les bonnes personnes pour faire ce boulot. Je ne dis pas qu’ils sont totalement altruistes, mais dans Trivax, il n’y a pas vraiment de places pour des questions d’ego, que ce soit de ma part ou de la leur. Lorsque je travaille, je n’essaie jamais de mettre mon sceau sur ce que j’accomplis. J’ai une mission à poursuivre, et je la poursuis pour le bien du groupe. Les gars savent que les choses se passent ainsi. Depuis le premier jour, lorsque nous avons répété ensemble pour la première fois, je leur ai dit que j’écrirais toute la musique, que c’était mon groupe que j’avais fondé en Iran. Néanmoins, lors de la composition, j’essaie d’adopter leurs points de vue. Je plonge dans cet état hors de moi, j’observe la manière dont ils se meuvent lorsqu’ils jouent les morceaux, et j’essaie de tourner les morceaux de la meilleure manière depuis leur angle.

C’est important de réaliser que lorsque Trivax est là, je ne compte plus. Depuis l’extérieur, on peut avoir l’impression qu’il ne s’agit juste que de quatre types sur scène, mais je crois qu’il y a là une autre présence, et lorsqu’elle passe à l’action, plus rien de personnel ne compte. Seulement notre unité.

D’ailleurs, comment y êtes-vous pris pour trouver ces membres aussi rapidement? Seulement trois mois après votre arrivée en Angleterre vous commenciez déjà à répéter ensemble.
À cette époque, ça a été vraiment long pour moi, ça semblait s’éterniser encore et encore. Lorsque j’ai emménagé ici, je m’attendais à avoir un groupe immédiatement, dès le premier jour. Ce qui évidemment n’était pas réaliste. Quand j’y repense maintenant, ça me paraît court, mais j’ai le sentiment d’avoir dû chercher pendant longtemps. J’aurais eu un groupe plus tôt d’ailleurs si je n’étais pas tombé d’abord sur des personnes aussi incompétentes. Le line-up actuel est composé de types de la même école de musique à laquelle je me rendais alors. Les trouver n’a pas été très difficile, le plus ardu, c’était de parvenir à une compatibilité mentale. La culture britannique est très différente de ce à quoi j’avais été habitué. Je m’étais déjà rendu en Angleterre par le passé, mais j’avais passé mon temps avec des Italiens, des Français et des Serbes. Les Anglais, eux, sont vraiment bizarres. J’ai galéré à en tirer une loyauté durant les premières années. Heureusement, les membres actuels ont vu à quel point je prenais Trivax au sérieux, et font de même aujourd’hui. Je n’ai plus à m’en soucier.


« Il y a trop d’impuretés dans la scène »

Vous n’avez jamais dissimulé votre mépris pour ces groupes sans ambition ni talent qui parviennent quand même d’une manière ou d’une autre à se produire sur scène. Cette honnêteté culottée ne vous a-t-elle jamais attiré d’ennuis?
Je peux vous assurer que oui, absolument. Voilà la vérité : je déteste tous ces putains de groupes. Je le dirai dans mes interviews, et je le leur dirai en face. Ils sont absolument inutiles. Ils créent du trafic et empêchent des groupes comme Trivax de réellement apporter du changement. Les fans eux, sont passionnés, ils veulent soutenir leurs groupes favoris, mais ceux-ci sont un mur sur leur chemin, empêchent les gens de venir à nous. C’est vraiment du gâchis. Si on comptait moins de groupes par ici, la scène se porterait mieux. C’est une logique naturelle.

Qui faut-il blâmer pour le nombre incalculable de groupes qu’on trouve à chaque coin de rue?
Internet, pardi !N’importe qui peut se faire musicien de nos jours. Personne ne réalise que, pour ce faire, il faut d’abord passer l’essentiel de son temps à apprendre à se connaître. Personne ne le fait plus maintenant, personne n’en tient compte. Ça fait cinq ans que j’observe une véritable scène de hard ici au Royaume-Uni. J’ai déjà vu des tonnes de groupes se former et se séparer. Putain, ça révèle à quel point les gens ne sont pas sérieux lorsqu’ils se lancent là-dedans. Ils ne voient que les aspects positifs, genre Metallica devant une foule gigantesque, et s’imaginent qu’en achetant un instrument ils pourront atteindre la même renommée. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche. Ça devrait être élémentaire, mais pour une raison qui m’échappe ça ne semble pas être le cas. Et l’Iran n’est pas épargné, même si les groupes y sont dans l’impossibilité de se produire en live. On y trouve trop groupes, ils sonnent tous pareil et font tous de la merde. Aucun d’entre eux ne se prépare à changer quoi que ce soit. C’est une situation qui me fait vraiment enrager.

Les plus vieux répètent tout le temps qu’il n’y aura jamais un groupe qui remplacera tel groupe de leur jeunesse, qu’on ne trouve aucun groupe intéressant dans la relève. Mais c’est faux, c’est juste qu’il y a trop de groupes merdiques avec lesquels on entre dans une situation de concurrence.

Pensez-vous que si les gens affichaient davantage d’honnêteté et d’esprit critique vis-à-vis de leurs semblables, la scène metal serait plus saine?
Non, parce que les gens s’entre-tueraient! En revanche, si davantage d’auditeurs se mettaient à la recherche de groupes sincères, alors on aurait un aperçu d’une réelle qualité, et c’est ce qui compte. Lorsque t’achètes un album, avant de le lancer, tu veux être sûr d’entendre quelque chose qui a une réelle signification – tu veux être certain de ne pas être sur le point de polluer tes oreilles avec l’énergie de personnes peu impliquées. Je ne dis pas que Trivax va être le nouveau Iron Maiden, mais si on avait davantage de reconnaissance, s’il n’y avait pas un mur fait de tous ces groupes qui encombrent les pubs, s’il n’y avait pas autant de promoteurs pingres et bornés, on serait en mesure d’influencer de nombreux autres groupes. Mais il y a trop d’impuretés. Les gens ne cherchent pas les bonnes choses lorsqu’ils écoutent de la musique.

Pour atteindre cet objectif, d’influencer d’autres groupes, il vous faudra vous soumettre au networking. Or, votre honnêteté assassine ne joue ici pas dans votre faveur!
C’est vrai, effectivement. C’est pourquoi nous songeons à recruter un manager.

Changeons de sujet. J’ai lu quelque part que le nom « Trivax » provenait d’un groupe obscur nommé Lavizan Jangal. Mais il est difficile de trouver des informations au sujet de ce groupe, et certaines de ces informations ne semblent pas très sérieuses. Est-ce que ce groupe existe vraiment?
Je ne m’attendais pas à une question pareille. Comme je l’ai dit auparavant, j’avais lancé Trivax en tant que one-man band. Mais le tout premier type que j’y ai attiré avait un autre groupe de black metal, et ce groupe c’était Lavizan Jangal. À la base, c’était effectivement une sorte de délire. Il avait sorti trois albums en une seule journée. J’y ai même personnellement contribué un peu. Le nom de ‘lavizan jangal’ provient d’un parc à Téhéran, Lavizan, et ‘jangal’ veut dire ‘forêt’. C’est donc une sorte de parodie de Carpathian Forest, à l’iranienne. Musicalement, c’est des riffs inédits mélangés à des emprunts à d’autres groupes. On peut entendre ‘Freezing Moon‘ de Mayhem débarquer au milieu d’une chanson, avec le type qui crie par-dessus. C’est un groupe assez peu commun.

https://youtu.be/Pcod9oq8ue8

Pour la petite histoire, j’avais passé deux ou trois mois à réunir des idées de nom pour mon projet. J’en avais à peu près cinquante. Un des albums de Lavizan Jangal s’appelait « Trivax Motamaneling Humanism…« . Tandis que je les parcourais, j’ai tiqué sur le mot ‘Trivax’. Je connaissais l’album depuis quelques années, mais je me suis dit « Tiens, Trivax, ça sonne bien en fait. Et si mon groupe devait s’appeler ainsi? » Plus tard, le batteur et moi étions assis sur un tapis enroulé dans notre cave, notre salle de répet à Téhéran. Je lui ai balancé mes idées de noms de groupe, parce qu’on avançait sans nom depuis genre sept mois. Lorsqu’on en est venu à Trivax il y a immédiatement eu quelque chose qui nous charmés.


Sept ans de gestation avant le premier album

Lorsque vous aviez commencé à parler de votre premier album, vous aviez évoqué la possibilité de recourir à un label. Avez-vous abandonné l’idée?
Rien de probant ne s’est présenté, nous auto-produirons donc « SIN« . Nous sommes déjà en train de traiter les commandes pour le pressage, et tout se passe bien. À l’avenir, un label venant à se présenter, et s’il y avait une plus forte demande pour l’album, on serait ouvert à le faire distribuer par un acteur tiers.

Le problème avec l’auto-production est souvent la question financière. Comment vous en sortez-vous?
Ça nous a porté un sacré coup. C’est extrêmement cher, mais on s’en sort pour l’instant. Nous avons pressé un nombre très limité de copies pour commencer. On veut surtout sortir la musique, arranger deux trois dates, puis donner un second élan d’impression pour voir ce qui en sort.

Vous ne prévoyez pas de vinyl, par hasard?
On va commencer par faire des cds, mais on est ouvert à l’idée pour plus tard. Le seul problème, avec les vinyls, c’est que c’est très, très cher, ça va donc dépendre de la demande. Si seulement quatre ou cinq personnes sont prêts à débourser pour se procurer un vinyl, ça ne vaut pas la peine, à moins que notre musique se mette à se répandre sérieusement. Mais il ne faut pas oublier que « SIN » n’est que notre premier album. On s’est en quelque sorte retenu jusqu’ici, c’était juste des EPs, des singles et des démos. Avec « SIN« , c’est la toute première fois qu’on publie vraiment la musique qu’on veut publier. Il y aura un tout autre niveau de promotion pour accompagner cette sortie. Et une fois qu’on aura une meilleure prise sur la scène underground, on pourra songer à presser d’autres trucs.

Ce premier album est le fruit de longues années de travail. Comment parvenez-vous à les réunir dans une même cohérence?
L’énergie de leur interprétation est en fait très jeune. Cette année, en 2016, nous avons donné le plus grand nombre de concerts que nous ayons jamais donné. Malheureusement, nous ne sommes pas encore parvenus à tourner en-dehors du Royaume-Uni, mais ce n’est pas une option pour l’instant de toute façon. Et sur cet album, seuls trois morceaux ne sont pas inédits. Le reste, nous le jouons depuis peu durant nos concerts et nos répets, l’énergie est donc très fraîche. Leur composition est peut-être plus ancienne, mais la puissance de l’interprétation est salement fraîche.

Trouvera-t-on des lignes directrices dans les paroles?
Pas intentionnellement je pense. Les paroles traitent génénralement de sujets comme la mort et les ténèbres qui s’emparent de toi lorsque tu es seul. Vous voyez, cette autre présence, sur un autre niveau de l’existence, qu’on peut ressentir près de soi. La rétribution aussi, et la liberté.

Liberté et rétribution : ça serait presque optimiste!
Optimiste? J’imagine que ma perception des ces termes est différente, suivant la manière dont ils s’appliquent à mon expérience. La liberté peut être protéiforme, et sans limites. Je ne parle pas de la liberté du « Oh, je peux porter les habits que je veux. » C’est plutôt la liberté de se rendre dans les endroits les plus sombres et les plus désolés de tout l’univers. Je ne pense pas que ce soit très optimiste.

En voyant à quel point Trivax compte pour vous, puis-je vous demander si vous serez particulièrement sensibles aux critiques que ce premier album va recevoir?
Je n’en suis pas sûr. J’essaie de ne pas trop y penser parce que, pour être honnête, notre approche avec cet album était un peu « On le fait ou on meurt. » Nous l’avons joué et enregistré avec le sentiment que nous pouvions tout aussi bien nous séparer juste après la sortie aussi, qu’on le fasse au maximum. Pour moi, pour l’instant, le plus grand soulagement est de savoir que l’album est terminé. Tout le reste ne sera que du bonus.

Toutefois, je pense que la seule manière de prendre les critiques au sérieux, c’est lorsqu’elles sont partagées par des millions de personnes. Et même alors il est difficile de s’assurer de leur sincérité. Ce que je me réjouis d’écouter, c’est l’opinion des personnes qui ont réellement pris la peine de s’asseoir et d’écouter l’album de A à Z avant de venir vers moi. Mais je ne pense pas que pour l’instant nous ayons l’envergure nécessaire pour nous permettre de nous attendre à ce genre de choses. Nous espérons juste que ça vienne un jour.

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Trivax sur scène

En attendant, les comptes-rendus de vos concerts sont élogieux. Comment les avez-vous mérités?
Je crois que nous n’avons pas d’autres choix que de donner de bons concerts. D’où je viens, le metal est proscrit et personne n’est autorisé à se produire en live. Encore aujourd’hui j’ai l’impression qu’on m’a accordé un privilège en me permettant de me rendre sur scène et de jouer la musique que je veux jouer. Ainsi, je vis chaque concert comme si j’essayais encore de sortir de cette prison, et une grande intensité en écoule. On aborde chaque concert comme si ça allait être notre dernier, comme si on allait mourir une fois celui-ci terminé. Même si je vis ici depuis cinq ans, je me sens parfois toujours dans une cage, et je m’attends sans cesse à ce que des policiers fassent irruption dans la salle et nous tirent dessus.

N’avez-vous pas peur qu’une routine s’installe et dissipe ce sentiment?
Oui… Et ces concerts sont éprouvants pour nous. Mais en même temps, si on veut réellement faire bouger les choses, on ne peut pas faire de compromis pour de basses considérations humaines, si vous voyez ce que je veux dire.


« Ce qui compte dans le black metal, c’est l’intention de l’artiste. »

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Watain en concert.

Vous avez toujours témoigné une admiration pour Watain. Or, pour moi, c’est l’exemple typique du groupe ennuyeux et générique de la seconde vague scandinave qui n’est jamais parvenu à apporter quelque chose de neuf au genre. Qu’est-ce qu’il y a chez Watain que je ne semble pas comprendre?

D’un point de vue musical, je comprends ce que vous voulez dire. Mais lorsqu’on parle de rock dans son essence, les notes précises que tu joues ne sont pas quelque chose d’important à mes yeux. Ce qui compte, c’est l’intention de l’artiste, ce qu’il y a dans son cœur et derrière les notes. C’est ce qui m’attire vraiment lorsqu’on parle de Watain, et c’est ce qui fait le black metal à mes yeux. Si on me demande mon avis, le black metal, d’un point de vue musical, ça se résume au « De Mysteriis Dom Sathanas » de Mayhem. Si un album ne sonne pas comme celui-ci, pour moi il ne devrait pas être considéré comme du black metal musicalement parlant. Heureusement, je pense que le black metal est davantage un état d’esprit, et un groupe comme Watain représente cette idée à la perfection.

Mais pensez-vous que leur démarche soit authentique? Est-ce qu’ils ne font pas tous ça simplement pour l’image qu’ils renvoient?
Oui, leur approche est absolument sincère. Si vous réalisiez ce que ça leur coûte de faire ce qu’ils font depuis des années, vous sauriez que ce n’est pas juste une question d’image. Et même si ça l’était, ils m’ont néanmoins inspiré à aller plus loin. Même s’ils étaient de parfaits poseurs, et je sais qu’ils ne le sont pas parce que je les ai rencontrés, je les tiendrais toujours en haute estime pour l’inspiration qu’ils ont été pour moi.

Quelle est alors votre opinion de groupes comme Deafheaven, qui se tienne en quelque sorte au black metal d’un point de vue musical, mais qui en ont complètement abandonné l’esprit?
Comme je l’ai dit, le black metal ne se limite pas à la musique. Pour Deafheaven, je ne crois pas avoir entendu aucun de leurs morceaux, mais j’ai entendu beaucoup de gens se plaindre à leur sujet, et je vois à quoi ils ressemblent. Mais franchement, ils peuvent jouer ce qu’ils veulent, c’est le droit de chacun de faire la musique qui lui plaît. Je ne vais juste pas le considérer comme du black metal, et marquerait ma désapprobation s’ils présentaient leur musique comme du black metal.

Je crois qu’ils se présentent comme un groupe de ‘post-black metal’, parce que ça sonne plus intelligent.
Oh, tous les genres qui ont le préfixe ‘post-‘ sont de la vraie merde.

Votre vision du black s’accorde mal avec la démarche de groupes comme Darkthrone qui l’assimilent à quelque chose de plus primitif que le « De Mysteriis Dom Sathanas« . Pensez-vous qu’ils soient dans l’erreur?
Avec le rock, parfois plus c’est old-school, plus c’est primitif, et mieux c’est. Ça ne s’applique pas à Trivax puisque notre musique est plutôt complexe, mais la plupart de la musique que j’écoute en privé est vraiment primitive, faite de riffs que des gamins de 14 ans auraient pu écrire. Mais c’est le sentiment qui repose derrière qui m’attire, et non les putains de gammes que le guitariste est en train de parcourir. Et je crois que ce raisonnement s’applique aussi chez Darkthrone. Pour être franc, je n’accroche pas tellement à leurs dernières sorties, à mes yeux c’est leurs premiers efforts qui valent vraiment le détour, mais je les respecte toujours parce qu’ils le font de manière sincère.

Vous désapprouvez donc cette tendance actuelle au sein du metal extrême à insister sur les prouesses techniques? Pensez à la réputation d’un groupe comme Necrophagist.
Oh. Que Necrophagist aille se faire foutre. Je les hais. Ce genre de trucs m’emmerde vraiment. « Regarde comme je joue vite! » « Okay cool, tu peux jouer vite, content pour toi, t’as passé du temps assis à répéter, mais quelle capacité émotionnelle as-tu seulement en tant que personne? Et as-tu appris à l’exprimer? » Pas vraiment, à mon avis. C’est la même chose en Iran aujourd’hui. Puisque personne n’est en mesure d’assister à des concerts, c’est difficile là-bas de réaliser le plein potentiel que le rock peut avoir. Par conséquent, la seule chose sur laquelle les amateurs se concentrent, c’est à quel point un guitariste interprète bien un solo. À mon avis, cette démarche est complètement stérile. On ne fait pas de la musique pour se muscler les doigts, on fait de la musique pour exprimer des sentiments, qu’ils soient positifs ou négatifs. C’est ce à quoi sert la musique. J’étais pourtant moi-même intéressé par ce genre de musique plus rapide – vous savez, ces groupes de death technique – quand j’avais 15 ou 16 ans. Mais je me suis rendu compte qu’ils sonnaient tous de manière identique. Il n’y avait là aucune émotion. Je ne prétends pas qu’un jeu de guitare rapide est incapable de transmettre aucune émotion ; si c’est fait correctement, merde, ça peut te percer le cerveau et te rendre fou.

Mais prenez tous ces groupes de slam death metal. Il doit y en avoir des centaines partageant le même logo, le même look vestimentaire avec shorts sur scène. Tous ont le même noyau de fans, et tout le monde fait le truc de la main piqué à Suffocation durant les concerts. Et ça se résume à ça. Ces groupes dépensent tout leur argent à faire des tournées, et je crois qu’ils perdent leur temps. Ils ne rendent aucun service au metal ou au rock. C’est juste une question de prendre pour eux une part du gateau avant de splitter de toute façon.

Vous avez encore mentionné l’impossibilité d’assister à des concerts en Iran, laissez-moi donc vous demander quel a été le premier véritable concert de metal auquel vous ayez assisté?
Eh, vous allez peut-être rire, mais c’était Dimmu Borgir. C’était à peu près deux mois après mon arrivée au Royaume-Uni. J’y ai été seul, je ne connaissais personne. J’avais acheté des dvds piratés de Dimmu lorsque j’étais en Iran, à mon professeur de guitare, et je les regardais ado. Je me souviens que je les considérais comme des entités même pas humaines. Aussi, lorsque le moment est venu pour moi de goûter enfin à la liberté en voyant un vrai groupe de metal sur scène, merde, j’ai complètement pété un câble à ce concert. J’étais complètement perdu, je ne savais même pas comment on était censé se comporter à un concert de metal. J’ai juste passé mon temps à crier comme un dératé. D’ailleurs, si quelqu’un regarde n’importe quelle vidéo de leur premier titre de concert sur YouTube, c’est possible de m’entendre hurler.


trivax-sin-album-cover-2016Le premier album de Trivax, « SIN », sortira le 13 novembre 2016.

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Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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