Redouanne Harjane: « Je crois au pouvoir des mots »

GlennPar Glenn  •  28 Mar 2016 à 14:28  •  Interviews  •   5 views

Avec son humour noir et cassant, Redouanne Harjane était la première partie d’Oxmo Puccino ce jeudi 24 mars à la Case-à-Chocs de Neuchâtel. Entre stand up comedy et musique, rencontre avec un artiste particulier.

LMDS : C’est la première fois que tu te produis à Neuchâtel, n’est-ce pas ?

Redouanne Harjane : Oui d’ailleurs ils ont construit cette ville pour cette venue (rires). Je suis très content que les gens se soient déplacés à Neuchâtel pour venir me voir !

Tu es en tournée avec Oxmo Puccino depuis le début de l’année ?

Ouais, ça fait un mois et demi que je suis sur la route. Hier c’était la première date en Suisse à Lausanne.

Mais ce n’est pas ta première fois en Suisse ?

Est-ce qu’on peut dire que Lausanne c’est vraiment la Suisse ?

J’aurais dit Genève ! (rires)

Tu placeras Genève alors ! (rires)

Donc pas la première fois en Suisse puisque que tu as aussi joué plusieurs fois au Montreux Comedy ?

J’ai fait Montreux trois années de suite, sinon j’avais déjà fait Lausanne et Genève en première partie de Jamel et là je reviens pour mon premier spectacle solo le 1er avril à Lausanne et le 16 avril à Genève.

Pour les gens qui ne te connaissent pas encore et qui ne trainent pas dans les bas fonds de Youtube…

Oui pour les gens qui ne veulent tout simplement pas reconnaître mon existence ! (rires)

Peux-tu leur expliquer ce que tu fais sur scène ?

En gros, leur dire pourquoi me connaître ? En premier lieu, je les inviterais à être curieux, pas que de moi mais de tout en règle générale : se renseigner, aller voir des spectacles, aller voir des concerts, ouvrir sa fenêtre et regarder à l’extérieur. Il y a un truc qui me surprend à Paname, c’est que je ne vois jamais de gens ouvrir leur fenêtre ! Du coup, posez-vous à votre fenêtre et regardez-moi un petit peu et prenez le temps de me découvrir. C’est vrai que j’ai un univers particulier et il a cela de particulier parce qu’en fait il me ressemble. Je fais un humour sur nos failles, donc ce qu’on essaye de cacher et de colmater. Moi je me dis non, nos failles il faut savoir les écarter davantage et peut-être laisser entrer un peu plus la douleur et la peine pour mieux se l’approprier et pour mieux se comprendre. J’ouvre pour un artiste comme Oxmo Puccino car je crois au pouvoir des mots et je crois encore à la puissance de pouvoir défendre quelque chose sur scène, que ce soit musical, stand up ou théâtral. Une fois que tu t’exposes sur scène et que t’as l’ambition de venir défendre un truc qui te bouscule intimement, c’est pour faire bouger les choses ! Donc découvrez-moi en n’ayant pas peur de casser les codes et d’aller hors des sentiers battus. Je dis ça, mais bon je suis mon plus mauvais vendeur !

C’est vrai que ton humour est assez cassant et frappant. Est-ce que le gars barré qui balance des vannes c’est vraiment toi ou un personnage ?

Je pense que c’est les deux. Au début c’est moi qui ne sais pas vraiment comment être moi et qui développe un personnage. Mais en développant ce personnage, je réalise qu’il y a beaucoup de moi dans ce personnage et que finalement dans moi il y a beaucoup du personnage et… QUI SUIS-JE ? (rires)

Ce qui te différencie avec beaucoup de comédiens stand-up, c’est l’instrument de musique ?

Oui par le passé, il y a en pas mal qui le faisaient. Des Français comme Coluche, Raymond Devos, un gars qui jouait beaucoup avec les mots mais qui avait une musicalité. C’était un multi-instrumentiste et sur scène il était accompagné d’un pianiste. Il avait un rapport de chef d’orchestre ! Après d’autres ont tenté le spectacle d’humour en musique comme Michel Leeb. C’est un mec qui faisait des trucs genre le chanteur de jazz et puis après il te fait complètement autre chose. En fait, je trouve que quand t’écris une vanne ou une punchline, c’est très musical. Ce n’est que pas je fasse l’un ou l’autre: quand j’écris une blague, une chanson humoristique ou parodique, pour moi c’est la même chose. Le plus dur pour un humoriste c’est de ne pas sombrer dans la mélancolie. J’adorerais écrire des chansons, faire le chanteur et exprimer ma peine et mon spleen. Mais non en fait, l’idée c’est de faire changer les choses par l’humour, mais il y a de la musicalité dans comment écrire une blague.

Du coup est-ce que tu pourrais le faire sans instrument et sans musique ?

Ouais bien sûr ! Mais pendant un temps c’était beaucoup plus compliqué parce que je me cachais derrière la guitare et la musique. Mais maintenant je suis plus confiant surtout parce que j’écris. Avant j’improvisais, c’était des sorties. Le truc, c’est que dans l’humour on a toujours l’impression de pouvoir faire ce qu’on veut, mais quand tu te retrouves face à une salle, tu te dis que tu vas t’adapter à l’énergie de la salle et que tu vas improviser en fonction de cette énergie, mais c’est une erreur. Tu viens sur scène, t’as écris ton univers et c’est à toi de prendre par la main le public. Pas de le malmener et de l’emmener dans une impasse, mais de le prendre par la main en lui disant : « vous allez suivre mon énergie, entrez dans mon univers et ce n’est pas moi qui va m’adapter à vous, c’est vous qui allez vous adapter ! » C’est ce que font les musiciens car ils viennent avec leur univers et généralement quand le public s’écrie « Fais-nous cette chanson là !», tu te dis qu’il va aller se faire foutre ! (rires)

Tu as fait une école de jazz, donc la musique ne t’es pas étrangère. Est-ce que devenir musicien était une première vocation avant de faire du stand up ?

Avant de faire l’école de jazz, j’avais fait une école de théâtre mais avant de faire une école de théâtre, j’avais appris la musique au lycée. Avant d’apprendre la musique au lycée, j’avais déjà fait du théâtre au collège, donc voilà. Après il y a toujours ce syndrome du « Tu n’es pas un fils de musicien, tu n’es pas un fils d’artiste ». Les parents attendent de toi de ne pas faire les mêmes erreurs qu’eux ou alors ils se sont saignés pour toi pour que tu aies un diplôme. Moi au final, je n’ai pas le BAC parce que j’ai fait des choix un peu radicaux. Mais quand t’es jeune, tu ne te rends pas compte que ce sont des choix radicaux car l’insouciance t’emmène ailleurs. Je voulais être musicien et je voulais être comédien. J’ai toujours voulu tout faire.

Quelles sont tes influences musicales ?

J’ai toujours kiffé la folk. J’adore la country, c’est con hein ! Parce que c’est des storytellers, ils racontent des histoires, ils racontent leurs économies et leurs exclusions. Ça va du blues au reggae rocksteady et à la folk. Des styles de musique très radicaux, donc c’est ça mes influences,  même sur scène. Sinon quand j’ai fait mon école de jazz, mon prof de basse nous disait beaucoup qu’il avait arrêté d’en écouter depuis longtemps. Il écoutait de la musique classique et il disait que dans Bach t’avais tout le groove nécessaire. Donc je dirais musique classique et folk. Autrement en ce moment je me fais un revival 90s ! (rires)

J’ai lu quelque part où tu disais que ce que tu fais est très politique et très social, c’est juste ?

Je suis le fruit de mon éducation. En ces périodes troubles, je prends l’exemple de la France parce que je suis Français, on a eu les attentats. Après il y en a dans le monde entier. Là je pense que le monde change radicalement de manière sans précédant. J’ai lu un article d’un mec en Belgique qui reçu un coup de fil de ses parents en Irak pour demander si ça se passait bien. Ça veut dire que c’est la première fois et il le dit dans l’article que ses parents d’Irak s’inquiètent pour lui en Europe. Le monde change ! Donc quand je dis que je suis politique ou social c’est parce que j’en suis le fruit.

Je viens de Metz, c’est une région un peu particulière la Lorraine. C’est-à-dire que pendant très longtemps c’était militaire. Le prolétariat était très fort, c’était la sidérurgie ! Après tu vois les entreprises ont fermé ou délocalisé et les jeunes de ma génération, nos parents ont taffé dans tout ça. Par la suite, il n’y a plus rien et se sont les milieux associatifs qui te récupèrent. Genre ils envoient les enfants en vacances, les encadrent et les sollicitent pour des petits travaux à la con tu vois ? Moi c’est ça que j’ai de politique ou de social. Je suis le fruit de l’associatif et de gens conscientisés et politisés dans le sens où ce n’est pas le politique de « votez pour moi », c’est le politique du vivre ensemble et le politique comme l’avait vu Platon dans « La République ». Un humoriste, c’est un observateur de son temps et de son époque. Donc quand tu passes ton temps à observer la merde, tu es forcément social, moi je veux parler de la réalité.

Quels sont tes projets futurs ?

Prochainement je vais défendre mon premier spectacle. J’ai tourné dans le premier film de Sara Forestier pour lequel j’étais parti en immersion totale! (rires). Je me suis investi, j’ai perdu 17 kilos et je me suis mis à la boxe. En ce moment c’est les premières parties d’Oxmo jusqu’à l’Olympia. Aussi, je viens d’écrire une série. On a tourné hier et avant-hier dans le cadre de la tournée. C’est une série dans les coulisses de la tournée d’Oxmo et j’interprète un journaliste rock qui s’occupe de couvrir une tournée rap. Le mec est dépassé et ça s’appelle « Sur la route ». Ce sont mes plus grosses échéances et mes plus grosses frayeurs. (rires)

Sinon avec Oxmo, vous vous entendez bien ?

C’est un peu particulier. Déjà l’hygiène ! Et plus il me doit de l’argent ! Non c’est mortel avec Ox et c’est super de côtoyer un mec comme lui. C’est quelqu’un de très réfléchi et même temps de très simple. De plus, il rempli des salles magiques et il a une carrière impressionnante. Tu peux aussi bien parler avec lui gastronomie, football, politique et amour ! C’est un ami maintenant Oxmo Puccino. Je ne sais pas si dans ton cercle d’amis ça t’arrive à avoir des conversations où t’apprends. D’ailleurs c’est magnifique d’avoir ça dans ce microcosme qu’on appelle le showbiz. C’est un luxe de pouvoir parler et d’échanger sur le monde et Oxmo Puccino, c’est un monsieur qui prend ce luxe là. Tranquille et voilà ! Mais il me dois encore de l’argent… (rires).

 
Auteur:
Glenn

N’aimant pas particulièrement la musique, j’ai été catapulté ici par hasard et au-delà de ma volonté. Préférant l’austérité à la frivolité du spectacle de la débauche auditive, je compte les jours qui me permettront à long terme de devenir sourd. Le vacarme m’étant insupportable.

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