Psychonaut 4 : spleen post-soviétique

LouisPar Louis  •  18 Juil 2016 à 17:27  •  Interviews  •   11 views

(english version below)

Il est étonnant d’observer que dans quasiment tous les pays du monde, une scène de metal extrême a émergé au cours des dernières années, se nourrissant des travers du contexte qui l’a vue naître. Rencontre avec Psychonaut 4, originaire de Géorgie, ce rejeton parmi d’autres de l’empire de l’URSS.

Difficile de parler du black metal en Géorgie sans mentionner Vaso Doiashvili, considéré comme le « père du black metal géorgien ». L’avez-vous connu et a-t-il influencé Psychonaut 4 d’une manière ou d’une autre?
Drifter (guitares, chant) : Je connais Vaso, c’est un type sympa. On a joué ensemble dans un groupe autrefois. Toutefois, je ne crois pas retrouver son influence quelque part, aussi loin que je plonge dans mon subconscient. Mais c’est une joie de voir que, même lors des pires heures de la Géorgie, il y a toujours eu des groupes qui valaient le détour.

Comment décririez-vous la mentalité de vos compatriotes à ceux qui pensent toujours qu’on parle de l’État américain du même nom?
L’auditeur aguerri n’aura aucun mal à déterminer de quelle Géorgie on vient. Je crois que ce qui nous distingue, c’est notre spontanéité, notre désorganisation, et ça se retrouve dans la scène musicale.

https://youtu.be/5uicCebkP2M

La Géorgie semble avoir une dent contre le metal, la plus récente démonstration de cette aversion étant l’annulation du concert de Jinjer au Tbilisi Jam Fest. Pensez-vous que cet état d’esprit évoluera tandis que la Géorgie poursuivra son occidentalisation?
L’instinct d’auto-conservation, au sein des petits pays, peut prendre des formes radicales. La Géorgie, par exemple, a adopté le christianisme de bon cœur, sans passer par l’épée et le feu, à la différence de nombreux pays. Ce n’est donc pas une surprise pour moi si la population déteste le metal et lui témoigne une hostilité. Mais je ne crois pas que cette aversion va s’accentuer, le temps finira par faire évoluer les mœurs.

Et sur l’annulation forcée de ce concert en particulier, pouvez-vous nous dire quelque chose?
Cette annulation est certainement un très mauvaise chose, je n’ai jamais rien entendu de similaire en Géorgie. Auparavant, il était toutefois impossible d’organiser des concerts sur les terrains situés entre une église et son cimetière, pouvez-vous imaginer à quel point les croyants lambdas tiennent le metal en horreur? Ils étaient effrayés, c’est difficile de leur expliquer que cette musique n’est qu’une forme artistique. Je crois et j’espère que de tels incidents ne se reproduiront pas… tant que les organisateurs choisissent le lieu adéquat pour installer la scène.

Drifter

Drifter, de son prénom Rati, fait partie des membres fondateurs de Psychonaut 4.

Aux yeux des habitants, vous abordez des sujets provocateurs. Est-ce que votre vie privée a par conséquent souffert de votre implication dans Psychonaut 4?
Tout d’abord, Psychonaut 4 n’a rien à voir avec le satanisme ou d’autres concept religieux. Et en dépit du fait que pour beaucoup notre musique est tout simplement inacceptable, ni mes amis, ni ma famille ne m’ont tourné le dos à cause de Psychonaut 4. J’ai toujours été un peu borderline, peut-être y sont-ils simplement habitués.

L’effondrement de l’URSS vous a laissé un pays dévasté : guerre, pauvreté, etc. Vous qui avez grandi durant ces pages noires de l’histoire de la Géorgie, comment est-ce que cela a influencé vos affinités musicales?
La période post-soviétique pousse les esprits sensibles à la dépression. Les gens étaient privés des choses les plus élémentaires, rien que posséder un instrument de musique était un privilège énorme. J’ai appris à jouer de la batterie sur mes coussins et de la guitare avec un bout de bois et de la ficelle. Et tandis que je descendais dans des rues où pullulaient les camés et les criminels, je me posais constamment la question : qui suis-je? Où trouver du sens dans tout ceci? J’ai essayé de m’élever entre la vie urbaine et la musique, deux mondes différents. Je me suis révélé être bipolaire, et les choses ont commencé à dégénérer. J’ai fini par réaliser que fuir la sobriété et la folie qu’elle entraîne m’amènerait vers la mort. À ce moment précis, écouter du suicidal black metal m’est apparu comme une sorte de remède, j’avais l’impression d’écouter les cris désespérés de ma propre âme. Cette musique m’a revigoré comme l’aurait fait une discussion avec un ami, et m’a donné la force de continuer mon chemin. J’espère que notre musique reflète exactement toute ce malaise post-soviétique, et que les gens y sentiront l’atmosphère douloureuse de cette époque d’une laideur absolue.Post Soviet

Et comment avez-vous découvert le black metal dans ce contexte difficile?
Mon frère et moi pirations des cassettes, nous n’avions pas les moyens d’en acheter, et c’est comme ça qu’on est tombés sur Sepultura. Dès que j’y ai posé une oreille, j’ai réalisé que c’était le genre de musique qu’il me fallait, et je me suis mis à chercher toujours plus de trucs lourds. Plus tard, un ami m’a donné quelques cds de black metal et je me suis dit qu’il n’était pas possible de faire quelque chose de plus extrême. Je ne me souviens plus du groupe que c’était, hélas. C’était ensuite mes amis qui me gravaient des cds de black metal suivant leurs goûts, parce que je ne pouvais pas m’offrir une connexion internet. Si je devais mentionner un album qui fut décisif pour moi, je me tournerais vers « Groza » de Mgla, qui m’a laissé une très forte impression.

Psychonaut 4 est peut-être le seul groupe de metal géorgien à parvenir à tourner en Europe. Comment vous êtes-vous hissés à ce stade?
Avant Psychonaut 4, je jouais dans une quinzaine de groupes. J’acceptais toutes les propositions, et jouais de différents instruments. C’était la solution idéale : tout mon temps y passait et ça m’a aidé à fuir mes questionnements existentiels. Mais je nourrissais l’espoir de trouver ma place et maintenant je suis dans Psychonaut 4. C’est exactement ce dont j’ai besoin. C’est peut-être de la chance, mais d’un autre côté, c’est comme s’il n’y avait pas d’autres destin possible, ça devait arriver.

La scène underground est un lieu idéal pour quelqu’un comme moi, mais si le groupe se développe en se posant des barrières artificielles, c’est ridicule. L’énergie incroyable qui nous vient de nos concerts, et les nombreux retours, comme ceux qui se tatouent notre logo, tout ça ce sont des choses extrêmement enivrantes. À la base, Psychonaut 4 n’était qu’une bande d’amis, décontractés, produisant une musique honnête, et je crois que c’est là la clé de notre succès.

Quelles relations entretenez-vous avec Talheim Records, le label autrichien sur lequel vous êtes signés?
Comme je le vois, les types du label ne saisissent pas du tout l’esprit de notre musique, et ça ralentit notre expansion. Le label n’a participé en aucune manière à la tournée européenne que nous avons accomplie au printemps dernier.

Psychonaut 4 sur la scène du Sick Midsummer Festival, à Scharnstein en Autriche. Un drapeau géorgien est hissé sur la batterie. © Shadow Grown

À propos de cette tournée justement, qu’en gardez-vous?
C’était un voyage formidable. Paris nous a le plus impressionnés. Selon l’opinion populaire, en Géorgie, tout le monde serait souriant et heureux en Europe. Je l’ai aussi remarqué, mais ça m’est apparu comme le résultat d’un sens du devoir, ou simplement comme faisant partie des bonnes manières. Peut-être que j’ai tort, je n’étais pas toujours sobre, difficile d’être sûr. Notre meilleur souvenir, c’est cette adolescente de 14 ans qui avait traversé 400 kilomètres avec son père de 50 ans uniquement pour assister à notre concert.

Avez-vous déjà songé à quitter la Géorgie? Qu’il s’agisse de Psychonaut 4 ou de vos carrières professionnelles respectives, est-ce que ça ne pourrait pas être d’un grand secours?
Pour les tournées, et l’enregistrement des albums, vivre dans un autre pays pendant quelques années serait formidable. Mais ma place est ici, mes racines sont en Géorgie et je le ressens très profondément. Il y a aussi ma famille, et je doute de pouvoir survivre sans eux.

Quelle relation personnelle entretenez-vous avec le black metal?
Mes goûts musicaux sont très variés, mais pour moi le black metal reste le genre le plus authentique et le plus honnête. Il incarne le voyage dans les lugubres tréfonds de moi-même où je plonge en quête de lumière. Une fois, une fille du genre kvlt-sataniste-métalleuse m’a dit que j’étais un type cool mais que j’avais un grand défaut : j’étais une bonne personne. C’est le plus grand compliment qu’on m’ait jamais fait.

La Géorgie apparaît de manière récurrente dans vos paroles. Comment la considérez-vous?
Les représentants des sous-cultures sont mal acceptés par les masses. Jusqu’aux années 2000, il n’était pas rare de se faire tabasser simplement pour avoir des cheveux teints ou longs. C’est plus rare aujourd’hui, on trouve toutes sortes de personnes dans les rues de Tbilissi, mais les agressions et la haine restent monnaie courante. La plupart des Géorgiens sont comme « piégés » ; ils vivent leurs vies à travers un écran, des boîtesTbilisi et des capsules, ils observent les autres avec un regard plein de jugement, sans prendre la mesure de leur propre ignorance. Je ne déteste pas ce type de personnes, je ne souhaite pas leur souffrance, j’ai plutôt pitié pour eux. Il m’arrive encore d’adopter une attitude défiante dans les rues, comme si je cherchais une raison de me battre avec quelqu’un, puis je réalise que les choses ne vont pas aussi mal qu’elles en ont l’air. Il faut simplement ne pas laisser le jugement des autres dicter sa conduite. J’aime la Géorgie, et je crois que si notre pays n’avait pas connu toutes ces années sombres et ces misères au travers des siècles, les gens y seraient plus ouverts et plus bienveillants.

Nourrissez-vous un espoir pour la scène metal, loin du joug de l’Église orthodoxe?
Les fondements du christianisme sont empreints de philosophie et de loyauté, ce qu’ont perdu de vue les prêtres et les fanatiques. Mais je connais de nombreux métalleux qui sont des chrétiens orthodoxes, comme moi. À mes yeux, avoir la foi, c’est se tenir du côté optimiste de la vie. Rien n’est plus facile que de se prétendre maléfique, et je me suis toujours méfié des facilités. Ceci dit, il y a de nombreux facteurs, pas forcément liés à l’Église orthodoxe, qui entravent le développement de la scène musicale ici, et je ne parle pas que de la scène metal.

Pour terminer, vous avez déjà sorti plusieurs splits avec des groupes comme Dodsferd et Happy Days. Avec quelles formations rêveriez-vous de partager un disque à l’avenir?
Hypothermia, Shining, Deafheaven et Mgla.


Psychonaut 4 band


(english version)

We cant speak of Georgian black metal without mentioning Vaso Doiashvili, considered by many as the « father of Georgian black metal ». Do you know him anyhow and did he have any influence on your musical vocation?
Drifter (guitars, backing vocals) : I know Vaso, he’s a cool guy, we used to play in one band. Hmm.. But I haven’t found his influence anywhere, while diving deep into my subconscious. It’s a great pleasure that even in the most difficult times for Georgia there always have been bands worth listening.

How would you describe the Georgian mentality to some foreigner who’d still think we’re talking about the American state?
For the experienced listener it’s not hard to immediately recognize which Georgia we are from. I think what distinguishes us (Georgians) is that we are spontaneous, disorganized, that’s also noticeable on the music scene.

A lot of people in Georgia seem to hold grudge against the metal scene, the most recent exemple being the cancellation of Jinjer concert at the Tbilisi Jam Fest. Can you drop a few words about that hatred?
The instinct of self-preservation in the small countries can sometimes take radical forms. Georgia accepted Christianity voluntarily without a sword and fire, unlike most of the other countries. It’s not surprising for me that people hate metal and it’s perceived hostile. I don’t think the loathing will evolve further, because time changes the values.

Can you share your thoughts of this very cancellation?
The fact of cancellation is definitely very bad, I’ve never heard of a such cases in Georgia before. Previously the concerts were not held on the territory between the cemetery and the church. Can you imagine how horrific metal is for an ordinary believers? They were frightened, it’s hard to explain that this kind of music is just a form of art. I hope, such incidents will not take place in the future, if the organizers will choose the right place.

Psychonaut 4 takes on provocative subjects. Did your personnal lives suffer from your involvement in Psychonaut 4?
Fortunately, Psychonaut 4 has nothing to do with Satanism or any other religious concept. Despite the fact that for many people our music is not acceptable, neither my friends nor my relatives have turned backs on me, because of P4. I was always out of my mind, maybe they are just used to it.

The collapse of SSSR left you a broken country – the 90’s were not a nice era to live in Georgia : war, electricity cuts, poverty everywhere… You, who happen to have grown during that « dark age », how did it influence your musical tastes?
Post-Soviet area is extremely depressing for the sensitive minds. People were deprived of elementary things, not to mention that owning an instrument was a great privilege. I learned to play drums on the pillows and guitar on the piece of wood with strings. When I’ve been wandering in the streets full of drug addicts and criminals I constantly questioned myself: who am I? What’s the point in all of this? I tried to levitate between the street life and music, those were two different worlds. I became bipolar, things went out of hand, I realized that escaping of sobriety and the following madness were leading me to death. At that point listening to suicidal black metal was kind of a cure, it felt like I was listening to the desperate screams of my soul, this music cheered me up like a good talk with a friend and gave me a power to continue my path. I hope our music exactly reflects post-soviet despair and people can feel the painful atmosphere of utter ugliness of that era.

How did you discover black metal? In Western Europe, some cds sellers can be found in almost every big cities – but in Georgia?!
Me and my brother used to steal cassettes, we didn’t have money to buy them, that’s how we discovered Sepultura. As soon as I listened to the tape, I realized this was my kind of music, then I started looking for more and more heavy sound. Finally a friend gave me some black metal records and the realization came that there couldn’t be anything heavier, I don’t remember which band it was though. My friends were writing black metal albums by their tastes on the CD-s for me, I couldn’t afford the internet at that time. I clearly remember the powerful impression I got from Mgla-s album Groza.

You’re one of the few Georgian bands who manage to tour in Western Europe. Why is that so? Do you feel lucky for it?
I used to play in 15 bands at the same time before P4, I was taking every offer and playing on the different instruments. That was the perfect solution, I had no time left at all and this helped to escape from the existential thoughts. Also I hoped to finally find my genre and now I’m in P4. That’s exactly what I need. Maybe it’s just a luck, but on the other hand it seems like there was no other way, this had to happen. Underground is the great place for a person like me, but if the band is developing creating artificial barriers is silly. The incredible vibes we get on the shows, lots of responses, our logo tattooed and things like that are very thrilling. In the first place Psychonaut 4 is a crew of friends, we are easygoing, our music is honest, I think that’s the main recipe of our success.

What kind of relationships do you have with your Austrian label Talheim Records?
The way I see things is that people behind the label don’t understand the spirit of our music at all, this slows down our further development. The label didn’t take any part in the organization of our tour.

Can you share your thoughts on your recent tour in EU?
The tour was an absolute nice trip. Paris was the most impressive. According to a very popular Georgian opinion in Europe everyone is happy and smiling. I really noticed this, but to me it appeared like that’s some kind of the sense of duty or it’s just a good manner. Maybe I’m mistaken, because I wasn’t sober, not sure. The most exciting thing was a 14 years old teenage girl, who crossed 400 kilometers with her 50 years old dad, so they could attend our concert.

Wether it’s for your private lives – it’s not easy to find a well-paid job in Georgia – wether it’s for your musical career in Psychonaut 4, have you ever considered emigrating in another country? If not, why?
Touring, recording albums and living in other country for a couple of years would be great. But I belong here, my roots are in Georgia and I feel that very deeply. Also, I have a family and I doubt I would be alive without them.

Would you say that black metal is a support in your life, helping you enduring the (ups and) downs of life in Georgia?
My music taste is very diversified, but black metal is the most genuine and honest for me. Thats the journey to the gloomy depths of self where I dive in order to find the light. Once one kvlt-satanist-metalhead girl told me that I’m a cool guy, but I have one great flaw – I’m a kind person. That’s was the greatest compliment I ever got in my life.

Georgia comes here and there in your lyrics, like in the song « Tbilisi Loves You ». What place does Georgia and its inhabitants take in your heart?
Subculture representatives are not acceptable for the masses. In 90’s – 2000’s it was very common to be beaten for a dyed or long hair. That’s rare now, you can find lots of different people in the streets of Tbilisi, but you can still experience aggression and hatred. Most of the people here are ‘’trapped’’ they live their lives in a frames, boxes and capsules, they watch out of there with their judgmental eyes, and don’t even realize that they know nothing. I don’t hate people, don’t want them to suffer, I pity them. Sometimes I behave myself defiantly in the streets, hoping to find a reason for fighting with someone, but then I realize that things are not as bad as they seem. I just must not allow those judgmental creatures to control my life. I love Georgia and think that if not all the miseries and dark years, which our country experienced during the centuries people would be nicer and friendlier.

Do you have any hope for the Georgian metal scene, or do you think it wil always be chained by the moral authority of the Orthodox church?
The basis of Christianity is more philosophical and loyal, than it’s seen by the priests or fanatics. I know lots of metalheads who are orthodox Christians, just like me. For me my faith is equal to being on the bright side, nothing is simpler than being an evil and I always hated simple ways. There are many other factors besides the orthodox church which slow down the development of music, and I talk not only about metal.

You already did splits with well-known acts of the underground black metal scene like Dodsferd and Happy Days. Now, if you had to name a few bands you would love to do a split release with, who would it be?
Hypothermia, Shining, Deafheaven, Mgla.

 
Auteur:
Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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