La nuit d’un Suisse au Bassiani

LouisPar Louis  •  13 Fév 2017 à 19:20  •  Live  •   2 views

Il y a deux semaines, on m’aurait dit que je passerais la meilleure soirée techno de ma vie en Géorgie, j’aurais eu un rire narquois. Mais après une nuit au Bassiani, à Tbilissi, je ne suis plus sûr de ma réaction.

Tandis que fumais une cigarette dans un café de Tbilissi, avec une connaissance géorgienne et ses potes, une se tourne vers moi et me fait, dans un anglais approximatif : « T’es assez branché techno toi, non ? » Je hoche la tête en tentant de dissimuler mon t-shirt Iron Maiden sous les pans de mon manteau, et elle de renchérir : « Il y a un endroit où tu dois absolument aller avant ton départ : c’est le Bassiani. » Je la remercie poliment, sans sérieusement songer y aller, à moitié parce que ma connaissance, elle est pas trop branchée techno, et à moitié parce que je soupçonnais naturellement son amie technophile de cet habituel chauvinisme, d’ailleurs inoffensif, qui pousse chaque habitant de chaque grande ville européenne à défendre sa scène techno locale comme la meilleure du continent.

Mais deux soirs plus tard, à l’occasion d’un apéro à domicile où on descendait, simultanément et avec dévotion, une bouteille en PET de deux litres de bière bon marché et une fantastique vodka au nom indéchiffrable, c’est autour d’une autre amie à ma connaissance de lâcher le nom fatal au milieu d’une discussion qui avait glissé sur nos préférences musicales : le Bassiani. Intrigué cette fois, je la presse de questions, pour découvrir que Tbilissi jouit réellement d’une scène techno assez unique en son genre.

Par exemple, le tri à l’entrée, extrêmement strict mais appliqué selon des critères inhabituels puisque, à l’en croire les quatre compagnons de biture de cette soirée, les agents de sécurité ne laissent passer que ceux qui ont une apparence qu’ils jugent assez « alternative ». Autrement dit, si t’es bien habillé, disons, pour une nana, hauts talons et jolie robe, maquillage en règles et coupe de cheveux de bon goût, tu es refoulée à l’entrée. Je n’en crois pas mes oreilles, mais deux des filles présentes, à l’apparence impeccable, en attestent de leur propre expérience.

Comme l’expliquent les fondateurs du club dans le lien donné plus haut, ce tri à l’entrée extrêmement sévère est ainsi nécessaire pour créer un espace de liberté où tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la société géorgienne traditionnelle peuvent laisser aller leur individualité sans crainte de recevoir à la figure des insultes ou des saucisses de porc. Pour les petits malins qui pensaient échapper au face control en commandant une préloc’ sur Internet, le Bassiani a trouvé une parade inédite : pour commander un billet, il est nécessaire de créer un compte auquel on est tenu de joindre le lien vers son profil Facebook. Le staff de la salle consulte ensuite votre profil Facebook et juge si vous êtes assez « alternatif » pour mériter la validation de votre compte. Dans le cas contraire, ce sera un prix plus cher à l’entrée le soir-même, et la roulette russe au moment de savoir si on pourra entrer ou pas. Arbitraire ouais, mais si ça te plaît personne t’oblige à y aller, hein !

Devant tant de barrières, je commence à désespérer de jamais pouvoir aller voir à quoi ressemble cet impénétrable Bassiani, mais tous me rassurent : « Oh, t’es un étranger, t’en fais pas, ils vont de toute façon te laisser entrer. » Ça se tient, un touriste aux mœurs occidentales ne se rend en général pas dans un club techno les poches pleines de saucisse pour les jeter sur les éventuels vegans croisés sur le dancefloor – si c’est dans vos habitudes, n’y voyez rien de personnel. Je me murmure intérieurement que, de plus, le club a probablement tout intérêt à répandre son nom à l’étranger. Je me sens un peu coupable de ce traitement de faveur immérité, mais faisant contre bonne fortune bon cœur, je me décide à tenter le coup.

Après un petit message adressé au club sur Facebook, mon compte est effectivement validé en quelques secondes, et mon billet acheté. Le line-up ? Silent Servant et Vatican Shadow, ça me dit pas grand-chose. Je constate avec amusement que le premier se produit le lendemain à l’Antigel, et avec indifférence que le deuxième est plus connu sous le nom de scène Prurient. D’après YouTube, ça flirte avec l’industrial et l’experimental, rien de très fédérateur m’amenant à imaginer bêtement que je me dirige vers une soirée style Mouton Noir où une vingtaine d’illuminés gesticulent chacun dans son coin dans un minuscule sous-sol à la sono accablante. Je m’étonne un peu du prix : 20 laris, et ç’aurait été 30 à la caisse du soir. D’accord, ça représente moins de quinze francs suisses, mais là-bas c’est l’équivalent du prix d’un trajet de taxi d’une petite heure ou d’un véritable festin dans un restaurant. J’en profite pour jeter un œil à l’historique du calendrier et j’y trouve des trucs qui m’auraient botté davantage : Ben Klock, Marcel Dettmann, Nina Kraviz, … Bah, je reviendrai, au pire.

Le taxi nous dépose éméchés peu avant deux heures du matin devant le stade de Tbilissi. Sans comprendre, j’interroge du regard mes camarades, qui m’expliquent que le dancefloor a été aménagé dans les sous-sols du stade, dans un bassin olympique désaffecté ! On s’approche de l’entrée où une énorme foule se divise en deux blocs : ceux disposant déjà d’une préloc et ceux, plus nombreux, espérant passer entre les filets du face control. À l’exception d’une cannette d’Energy Drink oubliée dans ma poche, nous entrons sans encombres.

À l’intérieur, on se croirait dans un parking souterrain abandonné transformé en squat. Ci et là, des palettes servent de sofas aux plus paresseux. L’obscurité et la fumée rendent la vision difficile. Je m’appuie au premier bar venu et commande une bière – ils ne servent que de la Heineken, six laris (grosso modo deux francs) s’il vous plaît – puis direction le dancefloor. Et là, ma mâchoire se décroche. Dans une salle au moins aussi grande que celle de Fri-son, plusieurs centaines de silhouettes se balancent sur une techno ultra agressive. Je fais part de mon admiration devant un tel engouement, que ne susciterait même pas Paul Kalkbrenner en Suisse, à une de mes accompagnantes, qui me répond : « Oh, parfois, c’est plus bondé que ça. » Je profite d’avoir son oreille à portée de voix pour lui demander grivoisement de m’indiquer l’endroit où elle avait croqué dans le fruit, ce qu’elle fait sans s’offusquer le moins du monde.

On progresse à travers la foule sans heurts pour s’arrêter à quatre-cinq mètres de la scène. Là, on commence chacun à montrer notre appréciation pour la musique dans son coin, comme on l’aurait fait dans n’importe quelle soirée techno par chez nous. Sauf que, en moins d’une heure, la foule doit se fendre pas moins de trois fois pour laisser passer un attroupement de types qui porte un corps inanimé ! On soupçonne des substances à la légalité discutable ; dans ce pays qui pratique une tolérance zéro avec les drogues, sans faire de distinction entre les consommateurs et les dealers, certains sont peut-être tentés de faire tomber toutes les barrières et de dépasser certaines bornes dans un havre de liberté comme le Bassiani. Overdose ou malaise, on se pose pas trop la question, à tort ou à raison, et la soirée continue au fil des bières et des cigarettes (rappelons que la fumée est autorisée dans les bars et les clubs). Au bar, j’entends pour la première fois de l’anglais, de la bouche d’une trentenaire à côté de moi. Je lui demande d’où elle vient : Nouvelle-Zélande. « Pas la porte à côté » , que je commente avec une fine perspicacité, avant de disparaître avec ma Heineken. Bientôt, ma vessie me commande un premier passage aux toilettes. Je monte d’un étage, où s’étale également la seconde salle, plus petite, qui accueillait ce soir-là HVL, le DJ résident. Si ce genre d’établissements, même en Suisse, ne fidélise généralement pas son public avec la propreté de ses latrines, le Bassiani fait tout de même fort. Des cabinets alignés les uns à côté des autres dans un état déplorable, sans distinction des sexes. Le papier hygiénique est inconnu dans ces lieux, parfois on oublie même ce que c’est qu’une lunette de chiotte. Et c’est dans une mare de pisse et de gerbe nauséabonde que titubent quelques cocaïnomanes ne prenant même pas la peine de cacher leur addiction en entrant à cinq dans une cabine dont ils laissent la porte ouverte, sans honte.

Clubbing jusqu’au petit matin, nous partons avant la fermeture du club, qui peut traîner jusqu’à 11h du mat’, dépendant de l’affluence. Dans le taxi, je me remémore une soirée qui, au zoom minimum, ne dépayse pas un Européen mais qui, dans les détails, parvient à l’époustoufler par l’engouement touchant la sauvagerie des autochtones pour la techno. Fort.

Auteur:
Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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