Dissipé: « Parce qu’en studio, tu peux bricoler mais en live tu ne peux pas »

GlennPar Glenn  •  11 Mai 2017 à 20:09  •  Interviews  •   21 views

Il vernit son nouvel album « Couronnes d’épines » vendredi 12 mai, dès 21h au Queen Kong Club de Neuchâtel. Pour cela la semaine passée, on s’est posé cordialement chez Dissipé dans la capitale neuchâteloise pour parler de ce projet.

Couronnes d’épines pourquoi un tel titre pour ton album ?

C’est assez compliqué de résumer ça de façon courte car il y a plusieurs significations voire de grille de lecture. Celle qui est déjà la plus évidente, c’est qu’on vit dans un monde assez narcissique ou il y a une compétition et une concurrence effrénée qui consiste à dire finalement : « je suis le boss ou je suis le king » et ça se fait énormément dans le rap. Ici, c’est pour faire anti-roi, anti-couronne et d’utiliser un symbole inverse. C’est un album au niveau des textes qui est un contre-pied total par rapport au rap « dominant » qui se fait actuellement. Ce qui veut dire que c’est du rap réalité, car c’est cru certaine fois. Le fait que ce soit une couronne d’épines, c’est que je peux peut-être mis au pilori. Parce que c’est vrai que c’est un album où il peut y avoir pas mal d’opinions ou pas mal d’idées que je mets en avant qui ne sont pas dominantes. Donc tu peux finir marginalisé et finir en paria.

Comment décrirais-tu ton rap ?

Il y a des gens qui appellent ça du rap conscient, d’autre du rap politique, d’autre du rap engagé, ce n’est pas des termes que j’affectionne. Je préfère dire que c’est du rap du quotidien ancré dans la réalité. Ce qui veut dire que je vais recueillir ce qui se passe autour de moi. Du coup je n’invente rien. Je retranscris simplement ce que je vois et donc le quotidien qui m’entoure. Je me suis pas mal inspiré du cinéma italien des années 70, notamment celui de Pasolini auquel je rends hommage sur le morceau ‘Paria’. Il faisait partie des gens qui faisaient des films appelé néo-réalistes. Leur but était de retranscrire le quotidien des gens normaux, du peuple et du prolétariat. C’est ce que j’ai voulu faire avec cet album. Aujourd’hui on est dans un monde de starification et on ne parle jamais du petit peuple. Pour ma part, c’est eux qui m’intéressent.

Du coup, comment arrives-tu à combiner les aspects de divertissement et artistique dans ton rap avec des éléments du quotidien dont les difficultés des gens de tous les jours?

C’est une très bonne question ! Sur cet album, je me suis pas mal pris la tête à trouver justement un équilibre et de trouver comment retranscrire une réalité qui peut paraître ennuyeuse. Vu qu’on est dans une société du spectacle de starification, je me demandais comment finalement faire passer ça. Je me suis donc pas mal pris la tête sur les refrains et sur la musicalité. Ce qui veut dire, avec certaine construction de refrain, avec des mots qui reviennent, avec certaines structures et pour ça je me suis pas mal inspiré d’un de mes artistes préférés. C’est un rappeur italien qui s’appelle Fabri Fibra et qui vend des millions d’albums. Le mec même quand il fait un son très dancefloor, très single, très radio friendly, il arrive toujours à faire des textes avec du fond mais il garde toujours un côté « divertissement ». Je trouve que c’est un mec qui a vraiment un équilibre hallucinant et ça c’est vraiment pour moi un exemple. Du coup, c’est ça que je veux essayer d’amener avec cet équilibre. Sinon effectivement, t’es dans un truc chiant à l’écoute. Moi je suis personnellement assez exigent pour le fond et la forme et c’est l’équilibre qu’il faut vraiment trouver.

Quels sont les personnes présentes sur cet opus au niveau de la production et des featurings ?

A niveau de la production, c’est un pôle de deux producteurs Cheaks et Mig-L qui viennent de la région d’Orbe. Je voulais un son avec du sample, parce qu’actuellement on est dans une vague très très électro avec des sons synthétiques qui sont souvent pas très chaleureux et assez industriels. Comme le fond est dans une démarche de contre-pied, je voulais aussi avoir une ossature sonore qui va aussi dans ce sens et du coup je voulais quelque chose de très rond avec une chaleur. Ramener de la soul, de l’âme ! Finalement il y a rien de mieux que le sample. C’est ce que je cherchais vraiment. De plus, une façon de travailler les batteries et les rythmiques, ceci pas d’une manière « rap français » mais plutôt « rap américain » et surtout new-yorkais. Qui signifie revenir aux racines de cette musique.

Au niveau des featurings, on trouve Vilo sur deux chansons. C’est clairement un choix artistique et humain, parce que c’est quelqu’un qui a de grandes qualités au niveau de la musicalité et qui est aussi très éclectique. C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup, d’ailleurs on était dans le Michigang ensemble. Je suis dans une démarche d’artisan, l’esprit familial est important. Autrement, il y a Cheaks un des deux producteurs qui est sur une chanson afin de couronner une belle rencontre qui s’est bien passé et de manière naturelle. Sinon il y a une chanteuse Amélie, qui est une personne que je ne connais pas et dont le featuring s’est fait par l’intermédiaire de Cheaks. D’ailleurs pour la petite anecdote, je ne l’ai jamais vu. Car la fois où elle était en studio, je n’ai pas pu me libérer. J’ai fait confiance à Cheaks. Comme c’est quelqu’un qui a une oreille et qu’il ne m’aurait pas proposé n’importe quoi. Le résultat est assez probant.

Le dernier featuring n’est pas un chanteur. Il s’agit de Yann Marguet, connu pour être dans « Les Orties » sur Couleur 3. L’idée était de faire trois sons un peu plus punchline avec un peu moins de fond. Plus comme la technique du kickage. C’était pour contre balancer avec le reste de l’album, qui a un fond conséquent, avec quelque chose d’humoristique et de satirique. En effet, j’adore, les détournements style les Inconnus, Les Gros Cons et les Nuls et c’était pour apporter une petite touche de légèreté au milieu de chose un peu plus consistantes. Ça fait partie de ma personnalité, j’aime bien rire et j’aime bien l’humour.

Tu parlais d’influences américaines ? Peux-tu élaborer ?

Au niveau des influences je dirais Evidence mais surtout Apollo Brown au niveau de la production. Autrement, dans les trucs moins récents, j’ai toujours aimé NAS, Talib Kweli ou encore Lupe Fiasco. Cela dit, l’école qui m’a le plus influencé au-delà des classiques du rap français qui vont de soi. Ce sont les rappeurs français du milieu des années 2000 comme Ultimatum, les Zakariens, Sakage Chronik, l’Indis’ ou encore Nakk. Cétait du rap très technique au niveau de la rime avec plein de multi-syllabiques et c’était vraiment une école de rimes très riche. Ils essayaient de faire des rimes inédites, celles qui n’ont jamais été faites. De jouer sur les voyelles, les A,E,I,O,U, ce genre de trucs. C’est des personnes que j’écoutais énormément quand j’ai commencé à écrire il y a maintenant 11 ans. C’est vraiment un truc qui m’a méga influencé. Du coup, quand j’écris, je suis vraiment imprégné de ça.

D’autres influences par d’autres médiums ?

Une grande influence venant du cinéma. Comme déjà mentionné, Pasolini est d’une grande influence. Les « 120 jours de Sodome et Gomorrhe » est un film dantesque qui m’a bien marqué. Aussi, j’ai lu « Les Écrits Corsaires » qui est un livre qui m’a aussi vraiment marqué. Très pasolinien quoi. Au niveau des livres, je dirais « La Société du spectacle de Guy Debord. J’essaye par petite bribe, mais c’est compliqué, de ce qu’on appelle la philosophie allemande. Marx, Engels et Hegel. C’est un travail titanesque mais je me suis beaucoup imprégné de ça. Une petite influence venant de Michel Audiard dont je n’ai pas vu tous les films. Mais en termes de dialogue c’est complétement hallucinant ! Punchliner de fou ! Autrement, plus au niveau stylistique je dirais Louis-Ferdinand Céline qui est peut-être l’ancêtre du rap. Au niveau de la punchline, avec cette esthétique dans l’écriture c’est fou quoi ! Dans « Mort à crédit », je pense que toutes les trois phrases il y a une punchline quoi !

Est-il possible de diffuser  le rap « intello » (on va l’appeler comme ça) à une grande échelle ou pas ?

Je ne pense pas. Parce que maintenant ça devient de plus en plus normé et c’est un peu comme dans Orwell. T’es dans un truc de novlangue. Maintenant les mecs qui marchent, ils font des onomatopées ! Il n’y a même plus de phrases, sujet-verbe-complément. On est seulement dans la gimmick et le spot publicitaire. J’exagère un peu et je généralise un peu. Cela dit, par le fait que ça se passe beaucoup sur Internet et que c’est un puit sans fond, les possibilités se sont multipliées. Typiquement, un Lucio Bukowski sort je ne sais pas combien de projets et le mec tourne. Il a un public. Mais il ne fera pas un Skyrock et il ne fera pas de Planète Rap. En gros, il ne fera pas les grands médias. Cependant, il est là et il existe. C’est une réalité dans le panorama du rap français, mais ça ne passe pas dans les grands médias. Aujourd’hui, tu tournes beaucoup avec la scène. Par exemple, un mec comme Georgio a réussi à se faire un nom et à se faire une place grâce au net et grâce au live. Donc oui c’est possible sur Internet mais sur un grand média, oublie.

Comment ça se passe avec le Michigang ?

J’ai quitté le collectif Michigang, il y a une année. C’est toujours bien de préciser les choses, car parfois les gens aiment bien peindre le diable sur la muraille. Donc pour être bien clair, il n’y a pas du tout de clash ou quoi que ce soit. On est une bande de potes et on a grandi ensemble. Mais un bout d’un moment dans ta vie, les chemins se séparent, parce que c’est la vie qui fait les choses. C’est comme quand tu quittes le domicile familial : ce n’est pas parce que tu quittes la maison que t’es embrouillé avec ta mère ou ton père. C’est juste le cours naturel de la vie. On n’a pas les mêmes vies, on côtoie moins les mêmes gens et au bout d’un moment c’est la vie qui fait les choses pour nous quoi ! Mais la porte n’est pas fermée, c’est clair qu’on se voit moins mais il n’y a pas d’ambiguïté ou ce genre de chose.

Quels sont tes futurs plans ?

L’objectif est de passer à un autre travail. Lorsque tu sors un album, tu crois que le travail est fait alors que le gros du travail c’est maintenant : il faut accompagner l’album de la meilleure façon qui soit. L’objectif actuel est de faire de la scène parce qu’elle prend plus en plus de la place. C’est l’avantage de la musique en streaming et en téléchargement. L’album a peut-être moins de poids, du coup tu le sors pour faire du live. Ce qui n’est pas plus mal, car tu ne peux pas tricher. Ceci à l’instar, de certains groupes qui doivent faire des concerts et d’un coup, trouvent une excuse comme ne pas avoir les visas nécessaires ou autre. En fait, c’est juste qu’ils ne tiennent pas la route une seule seconde en live ! Parce qu’en studio, tu peux bricoler mais en live tu ne peux pas. Si t’es à chier, t’es à chier ! En concert, tu partages avec les gens, ainsi il y a un véritable échange qui se passe et comme le monde devient de plus en plus virtuel, c’est encore le seul espace où il n’y a pas d’intermédiaire entre le public et toi. C’est pour ça que ça m’intéresse de faire du live, c’est le prochain objectif !

 

« Couronne d’épines »

Dissipé

Karma Prod
3 mai 2017
 
Auteur:
Glenn

N’aimant pas particulièrement la musique, j’ai été catapulté ici par hasard et au-delà de ma volonté. Préférant l’austérité à la frivolité du spectacle de la débauche auditive, je compte les jours qui me permettront à long terme de devenir sourd. Le vacarme m’étant insupportable.

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