Cully Jazz 2017: Blick Bassy a fait main « bassa » sur le Next Step

KarimPar Karim  •  4 Avr 2017 à 07:00  •  Live  •   4 views

Une demi-heure avant le concert, il est tranquillement posé devant le Café de la Poste, à tapoter un SMS. Il traverse ensuite, l’air de rien, la file d’impatients déjà installés à l’entrée du Next Step, escorté d’un sourire qui se marie à merveille avec ses lunettes flashy.

Quand je me décide à entrer, la salle est pleine et une petite troupe de bénévoles est nichée derrière le bar. Tout juste annoncé, le voilà qui arrive, s’assied, s’approche du micro. C’est parti, a capella. Il met tout le monde d’accord en quelques secondes. Le public, déjà médusé, aperçoit ses musiciens, un tromboniste et un violoncelliste, qui le rejoignent. Lui va saisir son banjo, continuant de chanter, entre deux micros, jusqu’à ce que cela devienne ‘Aké’, le morceau qui ouvre l’album somptueux que ces trois compères voyagent depuis deux ans. Ils enchaînent avec ‘Kiki’, au rythme plus rapide, les cordes « pizzicatant » et le cuivre s’étirant entre ronronnement et sifflet de train à vapeur.

Blick Bassy fera plus que chanter, pendant tout le concert. Il donnera tour à tour l’impression d’être un fou malicieux haranguant des passants imaginaires, un commentateur sportif, un griot et un bluesman habité par une soul marinée à tous les vents. Encore davantage qu’un homme-orchestre, un musicien-monde, où tout un pan de l’humanité vibre, de ses cordes vocales et de tout son corps ; le bonhomme danse, flotte, vacille, saute.

Son premier album, qui remonte à 2009, s’intitulait « Léman », non pas en hommage au lac qui donne si fière allure à Cully, mais parce que cela signifie miroir, en bassa. Et devant un miroir, nous dit Blick Bassy, on peut voir derrière soi. C’est en partie ce qu’il a fait pour composer les titres de l’album qu’il nous déplie ce soir, auquel lui et ses musiciens rajoutent des variations infinies et insolites. Comme il nous le raconte entre deux chansons, ce disque est né quand il vivait dans le gris du Nord Pas-de-Calais, un jour où son radiateur a lâché ; il est donc allé chercher de la chaleur ailleurs, notamment dans des photos qui l’inspiraient. Parmi elles : Thomas Sankara, Charlie Chaplin, sa mère et Skip James, un bluesman du Mississipi qui a traversé une partie du XXème siècle sur la pointe des pieds, histoire de chanter tout proche des cieux et de marquer au fer rouge sang les oreilles de ceux qui l’ont entendu gratter la croûte de ses misères.

Blick Bassy décide de s’en inspirer et le résultat ne tarde pas. Il tient donc à remercier son chauffage, ce soir, et pour rendre hommage à Skip James, il a dans ses bagages un tourne-disque. Il profite pour mettre encore un peu plus le public dans les poches de sa salopette, improvisant une sorte de blind test en solitaire, avec d’importants fantômes musiciens. Quand enfin il met la bonne plaque sur le lecteur, il l’accompagne en différé, en « inventé » ; un n’importe quoi qui donne du « yoghourt » de compétition, tout cela jusqu’à déboucher sur ‘Ndjè Yèm’, qu’il entonne sous les applaudissements.

Après la présentation de ses musiciens, Clément Petit au violoncelle et Johan Blanc au trombone, Blick Bassy se lance dans une diatribe qui commence en douceur, se demandant notamment comment des personnes peuvent encore mourir de faim et de soif en 2017 ; ses paroles deviennent peu à peu vociférations, les instruments se mettant au diapason, créant un moment étrange, où la musique n’est soudain plus faite pour caresser mais pour interpeler et déranger. On ne sort ceci dit pas longtemps de notre zone de confort et de tendresse, ce moment orageux se muant petit à petit en ‘Tell me’, qu’il termine avec une salle en liesse. Blick Bassy de répondre :

« Vous êtes complètement sympathiques ».

Il nous propose alors de nous emmener dans un cabaret de Yaoundé, où il allait, enfant, écouter des types chanter Brel et des « tubes » français. Il s’est dit que ce serait chouette d’adapter une chanson qui l’avait marqué. Que va-t-il nous sortir de sous les lunettes juchées sur son crâne ?

La ‘Petite Marie’ de Cabrel, qu’il commence de manière classique, avant de partir complètement en vrille, pour le plus grand plaisir d’un public sous le charme de ce trio qui fait honneur à son label, s’éloignant le plus possible de la notion de formatage. Ces types-là sentent, ressentent et font en sorte de transcender ceux venus participer à cette ode à l’amour que proclame Blick Bassy, allant jusqu’à demander à chaque spectateur de sourire, de sourire vraiment, à un de ses voisins ; puis de recommencer avec la première personne que l’on croisera en sortant dans la rue.

Nous sommes tous là grâce à l’amour, insiste-t-il, mais aussi grâce au brise-barrières qu’est la musique, celle de Blick Bassy enveloppant des paroles qu’il écrit dans une des 260 langues que l’on trouve au Cameroun, en plus des deux officielles, l’anglais et le français. « Souffrez donc que toutes mes chansons soient en langue bassa », nous dit-il joyeux, parce que c’est important que les mains et les mots tendues entre générations restent vivants.

Nous nous sentions tous puissamment en vie, en regagnant nos chez-nous respectifs, encore frissonnant de couleurs et de saveurs qui savent si bien faire rimer l’ici et maintenant avec le passé, avec nos lendemains qui chanteront, et avec un ailleurs au grand cœur.

 
Auteur:
Karim

Du p’tit pont au sombrero quand un ballon n’est pas loin, en passant par quelques pages humées au café du coin, ou encore un bout de « frome-gomme » avec du pain, tout ça ne vaut la peine que quand y a de la musique, ou bien?!?

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