Sigh : « Au Japon, nous avons un désavantage géographique. »

LouisPar Louis  •  23 Août 2016 à 10:50  •  Interviews  •   3 views

(English version on second page)

En marge de leur concert à Zurich le 14 août dernier, nous nous sommes entretenus avec Mirai, l’homme qui a fondé Sigh il y a 26 ans et qui a connu Euronymous.

À chaud, est-ce que je peux prendre vos impressions sur le concert?
Eh bien, je ne dirais pas qu’il s’agissait de notre meilleur concert, mais parmi les bons qu’on a donnés sur cette tournée. Les réactions du public étaient positives. On a eu quelques soucis de matériel, mais à part ça tout s’est bien passé.

La dernière fois que je vous ai aperçus sur scène, au Roadburn en 2013, vous aviez ramené tout un spectacle, avec du sang et du feu. Vous avez décidé de faire sans sur cette tournée?
Non la vérité, c’est que c’est interdit ici. Sur cette tournée, on doit demander la permission à chaque salle, et le Werk21 a dit non. On l’aurait fait autrement, comme au Brutal Assault il y a deux jours, mais c’était un Open Air.

Sigh en 2013 au Roadburn Festival, à Tilburg

Vous ne cachez pas l’influence de Hellhammer et Celtic Frost. Qu’est-ce que ça fait de jouer dans leur patrie d’origine pour la première fois?
C’est certainement un grand honneur de finalement pouvoir jouer en Suisse. On espère revenir bientôt. C’est ma première fois dans ce pays, et effectivement, je suis un grand fan de Celtic Frost en particulier, une des plus grosses influences sur Sigh. Je rêverais de rencontrer Tom G. Warrior un jour… Il ne nous est jamais arrivé de partager une affiche. Il y a beaucoup de choses que j’aimerais lui demander, des trucs à propos de « Cold Lake » .

« Cold Lake » ?! Allons, c’est un sujet interdit
J’aimerais tout de même essayer! C’est un album extrêmement original, mélangeant des éléments du metal de L.A. de l’époque avec du thrash. Si je ne me trompe pas, l’autre guitariste avait plagié certains riffs à d’autres groupes, et ce serait la raison pour laquelle Tom G. Warrior serait furieux encore aujourd’hui. C’est du moins ma théorie, et je souhaite la vérifier. Même si je sais qu’il n’aime pas parler de cet album.

Et que pensez-vous de ce qu’il fait avec Triptykon?
Honnêtement, je préfère de loin Celtic Frost. J’ai décroché avec « Monotheist » et ce qui a suivi.

Quels sont vos favoris, chez Celtic Frost, dans ce cas?
« Into The Pandemonium » est à mes yeux le meilleur. C’est le tout premier album barré dans l’histoire du metal extrême. Bien sûr, j’aime beaucoup « To Mega Therion » et « Morbid Tales » . Et « Cold Lake » n’est pas mal du tout.

Oh, désolé, mais je ne pourrai pas publier ces mots concernant « Cold Lake« …
Oh, je t’en prie, fais-le! Je ne comprends pas que tant de personnes s’acharnent sur « Cold Lake » . C’est un des albums les plus originaux de tous les temps. Mêler du thrash et du metal de L.A., c’est une idée complètement folle. Je le préfère au suivant, « Vanity/Nemesis » . Je me souviens, lorsque j’avais acheté « Cold Lake » à l’époque, je ne savais dire s’il s’agissait d’une plaisanterie ou non. Ils portaient ces habits glam, et ils essayaient de sonner comme un de ces groupes, mais ça ne le faisait pas du tout avec la voix de Tom G. Warrior.

Sans se limiter à Celtic Frost, vous n’avez jamais caché votre affection pour le thrash des années huitante. Pourquoi vous obstinez-vous dans le black avec Sigh, dans ce cas?
Tout d’abord, à nos yeux, le black n’est qu’une résurgence du thrash des années huitante. Ceci dit, je ne pense pas qu’on soit un groupe typique de black metal, c’est juste qu’il nous faut une étiquette, et que le black est le style qui se rapproche le plus de ce qu’on fait. Plus proche que le death ou le thrash. D’un côté, tout est susceptible de se faire accoler l’étiquette du black metal. Des groupes comme Alcest, de France, Blasphemy, du Canada, ou Beherit, de Finlande, … tous sonnent complètement différemment et pourtant tous sont considérés comme du black metal. Le terme peut désigner n’importe quoi.

Après 25 ans de carrière, vous sentez-vous parfois amers face à un manque de reconnaissance?
Non, nous ne sommes pas amers. Ça a toujours été difficile pour nous dans la mesure où nous venons du Japon, et ce n’est pas une nation du heavy metal. Personne ne songe au Japon lorsqu’on mentionne le heavy metal. Maintenant, c’est vrai, il y a de la merde comme Babymetal qui prend de l’ampleur, mais ce n’est pas du metal… Je pense que nous avons un désavantage géographique. C’est plus difficile pour nous de partir en tournée, c’est cher. Et bien entendu, il nous faut conserver de véritables emplois pour survivre, et ça nous empêche de partir pour plus d’un mois. Il n’y a pas d’alternative. Si nous y avions investi plus d’énergie, nous nous serions juste séparés plus tôt, en y sacrifiant notre vie et beaucoup d’argent.

sigh scorn defeat

Sigh en 1993 pour la sortie de « Scorn Defeat » (Mirai au centre).

Je crois que si nous avions voulu davantage de reconnaissance, il aurait fallu mettre la priorité sur le groupe et abandonner nos jobs. Peut-être que si, à 20 ans, nous avions connu le niveau de popularité dont nous jouissons actuellement, il y aurait eu l’option d’abandonner tout le reste. Mais nous sommes au milieu de la quarantaine, je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

J’ai entendu que Mikannibal était docteure en physique, mais je ne sais rien de votre profession!
Oh, je bosse pour une entreprise de télécommunications. Un boulot tranquille.

J’ai toujours pensé que vous étiez dans une sorte d’agence de booking, en voyant sur les réseaux sociaux les personnalités de la scène que vous êtes amenés à rencontrer…
En fait, je suis également un journaliste spécialisé. Je fais des interviews, et des trucs du genre. Au Japon, je suis peut-être plus connu en tant que journaliste que comme musicien.

sigh family

Mirai, Mikannibal et leurs deux enfants sur leur tournée européenne de l’été 2016.

Mikannibal vient de donner naissance à votre second enfant. À quel point est-ce difficile de concilier Sigh et votre vie de famille?
C’est beaucoup plus difficile que prévu, probablement plus dur que ce que les gens imaginent. Les tournées sont très fatigantes. Il faut voyager de pays en pays, il y a le jetlag à cause du décalage horaire. Après les concerts, les enfants s’endorment mais il nous faut rester éveillés, parfois ça devient une vraie torture. Mais amener les enfants avec nous est la seule manière pour nous de faire des tournées en ce moment.

Et comment les enfants le vivent-ils?
Ils sont probablement trop jeunes pour réaliser ce qui leur arrive. Peut-être qu’ils n’ont pas conscience de ne plus être au Japon!

Vous et Mikannibal êtes apparus sur une chanson de Sinsaenum, le nouveau projet de Joey Jordison (ex-Slipknot). Comment les noms de Slipknot et de Sigh ont pu être cités côte-à-côte?
Mikannibal et moi sommes de bons amis de Frédéric Leclercq, de Dragonforce. Il a par exemple joué de la guitare sur notre dernier album, « Graveward » . C’est Fred qui nous a demandé de faire des backing en tant qu’invités, nous avons accepté. C’est juste un featuring, si tu sais où nous entendre, tu peux nous repérer. Nous avions également tourné des images à insérer dans le clip promotionnel du titre ‘Army of Chaos‘, mais la qualité était si mauvaise qu’ils ne les ont pas utilisées. Mais ce n’est pas grave, Schmier, de Destruction, avait fait pareil et là aussi sa vidéo n’a pas été incluse.

sigh primordial

Flyer pour un concert de Sigh et Primordial au début des années 90.

J’ignorais votre amitié avec Frédéric Leclerq, en revanche je crois savoir que vous êtes en bons termes avec Alan Averill, de Primordial…
Oui, c’est le cas. Ça remonte à notre toute première tournée en-dehors du Japon, en 1993 ou 1994, où nous partagions l’affiche. C’est un souvenir important parce que nous venions de démarrer le groupe. Dans certaines salles, seules trois ou quatre personnes se sont présentées. On peut en rire maintenant, c’était juste un début. Aujourd’hui, Primordial connaît une grande renommée… On se croise parfois en festival, il est très populaire, tout le monde l’aime bien. Et il est bavard. Tu sais, il parle tellement vite, avec son accent irlandais à couper au couteau, c’est parfois difficile pour moi de comprendre ce qu’il dit. (rires) La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était en 2015, au Graspop Festival, en Belgique.

Vous êtes peut-être las de ce genre de questions, mais je crois savoir que vous étiez en contact avec Euronymous avant qu’il ne soit assassiné. Y a-t-il quelque chose dont vous vous souvenez à propos de cette relation, qui n’aurait été déjà dit?
Pour que ce soit clair, je ne l’ai jamais rencontré. Nous avons juste échangé des coups de téléphone et des courriers. Je prévoyais de venir en Norvège, pour le voir, mais il a été tué avant que ça ne puisse se faire.

Un détail intéressant dont je me souviens, c’est que, à l’époque avec cet Inner Circle norvégien qui sortait de ses gonds, lorsqu’on parlait au téléphone, il me disait de ne rien mentionner à propos des incendies d’église parce qu’Interpol l’avait mis sous écoutes. Peut-être que c’était le cas, je ne saurais dire. C’était avant l’ère d’internet, ce n’était jamais facile de séparer la vérité des fantaisies. J’avais reçu des lettres du Comte Grishnackh, Varg Vikernes, avec des photos de ruines d’églises calcinées, qui me disait de suivre son exemple au Japon. Mais à ce moment, je n’étais même pas certain qu’il avait réellement brûlé ces églises.

Vous échangiez avec Vikernes également?
Oui. Tu sais, j’étais en contact avec à peu près tout le monde, les gars d’Emperor, de Enslaved, Euronymous… Nous nous connaissions tous, la scène n’était pas très grande.

Trois jours avant sa mort, qui est survenue le 10 août 1993, je me souviens d’avoir parlé avec Euronymous au téléphone. Il avait l’air un peu déprimé. Il m’a raconté être effrayé à l’idée d’aller en prison parce qu’il venait d’avoir une bagarre avec un type dans un bar, et ça avait mal fini. Il lui avait entaillé la gorge avec du verre brisé, quelque chose comme ça. J’étais inquiet parce que « Scorn Defeat » , notre premier album, était sur le point de sortir sur son label, Deathlike Silence Productions. Je me suis demandé : « Mais comment on va faire s’il va en prison?« 

Et il a été assassiné trois jours plus tard. Je ne l’ai pas su pendant dix jours, jusqu’à ce que je reçoive une lettre, le 20 août, de Samoth (Emperor). Mais encore une fois, sans internet, c’était impossible de dire si c’était la vérité ou non. J’ai appelé tous les gens que je connaissais et ai découvert que c’était vraiment arrivé. Ça été un choc pour moi, je devais avoir 19 ou 20 ans. Le type que j’avais eu au téléphone trois jours plus tôt a été tué.

Est-ce que c’était un type sympa?
Oui. De nombreuses personnes avaient eu des problèmes avec lui, mais encore une fois, nous n’avions eu que des coups de téléphone, nous n’étions pas si proches, et je n’ai jamais eu de soucis avec lui. Parfois il peinait à avancer l’argent pour les enregistrements. Je me souviens même d’appels qui furent suspendus parce qu’il n’avait pas payé ses factures. Il a toujours eu des soucis financiers, et ça a pu lui attirer des ennuis avec certaines personnes, mais avec moi tout se passait bien.

sigh requiem for fools

C’est grâce à leur EP « Requiem For Fools » que Euronymous a repéré Sigh.

Il vous avait repéré avec votre EP « Requiem For Fools« , sur lequel on percevait déjà ce grain de folie qui ne cessa de croître par la suite. Comment se fait-il que vous ayez toujours eu cette particularité?
Il y a probablement plusieurs raisons. Tout d’abord, en tant que groupe japonais, même sans essayer d’être « fou » ou différent, notre musique sera inévitablement différente à cause de la différence des langues. Nous avons probablement une tout autre perception de la rythmique et de la mélodie à cause de notre langue maternelle. Une autre raison est peut-être que je suis un pianiste, pas un guitariste. Je ne joue pas très bien de la guitare, et j’écris la plupart de nos chansons au piano ou au keyboard. Ça peut créer une distance avec les groupes de metal traditionnels où les guitaristes sont les compositeurs principaux.

Puisqu’on parle de guitaristes, vous avez trouvé la perle rare avec You Oshima, qui a récemment rejoint le groupe. Est-ce qu’il s’est bien inséré dans Sigh?
Oui, nous sommes satisfaits de lui à 100%. Quand nous avions décidé de virer l’ancien guitariste…

…parce qu’il était fan de Babymetal?
En fait, il était fan de ces groupes d’idoles japonais. C’est triste tu sais, parce qu’il a 44 ans – je le connais depuis 25 ans – et je ne l’ai jamais vu avec une petite amie. Et maintenant il se met à aller à ces concerts pour voir des gamines de 10 ou 12 ans chantant pour des audiences du même age. Babymetal, au moins c’est populaire, mais ici il y a une scène underground pour ce genre de groupes bizarres, avec deux ou trois pré-adolescentes qui se dandinent sur scène. Et qu’il y ait des vieux sales types de 40 ou 50 ans qui se ramènent à ces concerts, c’est vraiment effrayant.

Le fait est qu’il se rendait à ces concerts avec des t-shirts ou des casquettes à l’effigie de Sigh. Si d’aventure il y avait un fan de metal dans la salle, ce dernier venait à lui et lui demandait : « Oh, tu aimes Sigh? » ce à quoi il répondait qu’il était en réalité leur guitariste. Il en est venu à utiliser son implication dans Sigh pour se rapprocher de ces artistes pré-adolescentes ; il disait qu’il jouait dans un groupe hyper connu, qu’il faisait des tournées dans le monde entier. C’était insupportable, je ne pouvais plus tolérer ça.

J’ai aussi lu qu’il y avait un problème de paresse de sa part, avec des difficultés pour apprendre ses parties de guitare.
Je crois que c’est lié. Il dépense tout son argent dans ce truc d’idoles, il y consacre toute son énergie. Sérieusement : il va à ces concerts tous les jours! Tous les jours! Ça ne laisse pas de marge pour apprendre les morceaux correctement.

you oshima

You Oshima, le nouveau guitariste virtuose de Sigh.

You Oshima s’est révélé un bon choix pour le remplacer?
Oui, il est devenu un membre à part entière. Il va peut-être continuer Kadenzza (ndlr : son projet solo qu’il tenait avant de rejoindre Sigh), mais je crois que pour le moment il est juste trop occupé. En fait, il est plutôt du genre lent lorsqu’il apprend ses parties. Il aime prendre son temps, et que tout soit parfait. Ce n’est donc pas facile pour lui de mener Sigh et Kadenzza en parallèle. Bien sûr, ça ne poserait aucun problème pour nous s’il s’investissait aussi dans Kadenzza, mais je crois qu’il n’a juste pas le temps.

Il a eu des soucis personnels, est-ce qu’il s’en est totalement remis?
Oui, il est de nouveau sur pieds. Il a eu un cancer, il est passé par des moments difficiles. Après avoir sorti deux albums avec Kadenzza, nous n’avons plus eu de nouvelles de lui. Je croyais qu’il s’était retiré, qu’il s’était désintéressé de la musique. Mais la vérité est qu’il était malade, puis la catastrophe de Fukushima est arrivée – il habite à seulement trente kilomètres de la centrale, et a dû être évacué. Maintenant tout est revenu à la normale, il va bien.

A-t-il déménagé à Tokyo?
Non, il habite toujours à Fukushima. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais il dit qu’il n’y a aucun danger. Apparemment les gens y sont en bonne santé, ses voisins se portent bien. Nous n’avons d’autre choix que de le croire, bien que même à Tokyo, je ne suis pas sûr qu’on soit parfaitement en sécurité, pour être honnête.

Pour terminer, nous savons que la première lettre de votre prochain album sera un « H », puisque vous épelez Sigh en boucles au fil de vos sorties. Avez-vous déjà une idée du titre?
J’y réfléchis encore. Je ne suis tombé sur rien de bon avec « H » pour l’instant. C’est peut-être la lettre la plus dure!


sigh logo

Le dernier album de Sigh, « Graveward » , est sorti en avril 2015 sur Candlelight Records. Il est disponible sur Cede.ch.

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Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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