Les mots musiques

AlexPar Alex  •  23 Oct 2016 à 08:00  •  Magazines  •   3 views

Le rappeur Gaël Faye se trouve en bonne position pour gagner le Prix Goncourt 2016 avec son excellent roman “Petit Pays“. Magyd Cherfi, membre du groupe Zebda, a gagné le Prix Le Parisien Magazine. Le chanteur toulousain est également sélectionné pour le Goncourt avec le surprenant et parfois drôle “Ma Part de Gaulois“.

Par le passé, le slameur Abd Al Malik a aussi réfléchi au sujet de la religion musulmane dans “Qu’Allah bénisse la France“ et le rappeur Oxmo Puccino a sorti le livre “140 piles“. Tous rappeurs ou chansonniers, tous auteurs.

La France s’inquiète parfois de ne plus avoir d’intellectuels de poids tels que Sartre ou Camus pour n’en citer que deux. Les polémistes se multiplient. Mais les Français oublient peut-être d’écouter ou de lire plus attentivement leurs rappeurs ou leurs musiciens. Ces derniers nous offrent généralement un regard différent sur le monde, un point de vue sensible et essentiel pour mieux le comprendre et l’apprécier. La musique et les paroles fonctionnent comme un filtre par lequel regarde un artiste. Certains sont les artisans modernes du mots et d’autres les orfèvres contemporains du vers.

Pensons encore au slam et à un certain Souleymane Diamanka qui a fait les premières parties du projet Detroit de Bertrand Cantat, par exemple. La poésie, discrète dans les librairies, aurait-elle migré vers la musique ? Cela ferait sens puisque le poème est avant tout oral, mélodique.

Bob Dylan remporte le Prix Nobel de littérature. Leonard Cohen l’aurait tout autant mérité, même si le troubadour américain a porté la contre-culture au devant de la scène. Ce qui le différencie en partie du Canadien qui vient de sortir le superbe “You Want It Darker“ et qui a déjà publié plusieurs recueils de poésie par le passé.

Georges Brassens ou Jacques Brel auront-ils un jour un Prix Goncourt ou un Nobel de littérature posthume pour ce qu’ils ont apporté à la Francophonie ? Serge Gainsbourg ou Leo Ferré, eux, mettaient déjà en musique des poèmes de Baudelaire en leur temps. Le premier rendant aussi un très bel hommage à Jacques Prévert et la poésie en général. Il aimait aussi jouer Chopin.

Les exemples abondent et nous pouvons aussi relever, plus près de nous, la collaboration de longue date entre Philippe Djian et Stephan Eicher. Le musicien suisse se distingue notamment par son travail avec Martin Suter, auteur du roman “Small World“ qui a été adapté au cinéma par Bruno Chiche sous le titre de “Je n’ai rien oublié“, qui lui a écrit ses plus beaux textes suisses-allemands. Cet exemple est parfait pour aborder les contacts qui s’établissent entre les arts, la musique et la littérature dans notre cas.

Et que dire des livres qui incluent dans leur narrations des références musicales ? Non seulement pour citer tel ou tel musicien en étalant sa culture – c’est mauvais – mais bien pour créer des liens entre différents univers – c’est bien la fin de tout art – et plus particulièrement entre l’art et le personnage d’un roman. C’est notamment le cas dans “L’autre qu’on adorait“ de Catherine Cusset dont le titre est une référence directe au morceau ‘Avec le temps’ de Léo Ferré. La Chanson a effectivement son importance à la fois dans l’ambiance du roman, dans le style de la narration à la deuxième personne du singulier et dans ce qui arrive au personnage principal.

Parlons encore du roman “Continuer“ de Laurent Mauvigner. L’auteur y raconte l’histoire de Samuel, un adolescent en perdition, et Sibylle, sa mère qui est la seule à croire encore en lui. Ils ne se parlent plus jusqu’à ce que Sibylle vend une maison et qu’ils partent ensemble au Kirghizistan pour sortir Samuel de son isolement. Ce jeune homme utilise notamment les écouteurs et la musique pour s’isoler de ce que lui dit sa mère. Mais la force du roman se trouve justement dans le morceau “Heroes“ de David Bowie qui fonctionne presque comme un personnage principal et certainement comme le fil conducteur de l’histoire.

La musique classique n’échappe pas non plus aux liens qu’on peut faire entre les arts. Pensons par exemple au compositeur russe Sergei Prokofiev. Ce dernier rend hommage au poète Alexandre Pouchkine en lui dédiant des valses. Nous pouvons encore évoquer le ‘Clair de lune’ de Claude Debussy qui est également le titre d’une peinture romantique de l’Anglais William Turner (voir illustration). Sa toile possède notamment un effet de mouvement qui pourrait être rapproché de la mélodie de Debussy, ou inversement. D’autant plus que le compositeur naît après la mort du peintre.

Plus près de nous, le projet d’Olafur Arnalds inclut aussi un poète islandais qui ouvre le morceau ‘Arbakkinn’, pose ses vers sur la mélodie et donne une intensité unique à la composition. Il y a un rythme dans les mots qui accompagnent les notes de piano et qui finissent par se mêler tous les deux, comme si la voix du poète était un instrument.

Les liens entre les arts ne sont pas un signe de notre temps. Le mot provoque des mélodies et les compositions réveillent parfois des vers – des consciences surtout – depuis le premier homme penseur ou créateur.

Quatre livres, qui ont été cités dans notre article, apparaissent ainsi sur la liste du Prix Goncourt 2016: « Petit Pays » de Gaël Faye, « Ma part de Gaulois » de Magyd Cherfi, « Continuer » de Laurent Mauvignier et « L’autre qu’on adorait » de Catherine Cusset. Le vainqueur se trouve-t-il dans cette liste non exhaustive ?

Rappelons également que le Prix Nobel de littérature 2016, décerné à Bob Dylan, va dans le même sens. C’est une certaine reconnaissance du monde des lettres pour les créateurs de musiques.

Doit-on dès lors mettre les chansonniers, les songwriters ou les rappeurs au même niveau que les écrivains, les penseurs ? Le débat doit faire bondir certains tandis que d’autres se réjouiront de voir les paroliers comme des véritables artisans du mot, des auteurs littéraires.

Quoi qu’il en soit, les musiciens sont de grands inventeurs au même titre que les écrivains comme le remarque l’auteur-compositeur-interprète français Gérard Manset lorsqu’il pose son regard sur Alain Bashung, en hommage de qui il a écrit le récit Visage d’un dieu inca“ :

J’ai rêvé de lui. Il avait rajeuni, jauni, il était mince et fin, visage lame de couteau, yeux en amande. Il était venu s’asseoir silencieusement à la même table. Nous nous trouvions dehors, de nuit. Les rêves, on est partout chez soi, et à cette table ronde Alain m’avait glissé un petit carton, son nouveau numéro… Il avait changé de nom, j’ai lu des c, deux h. C’était un nom très exotique, à consonance allemande. Il ne donnait l’adresse qu’à quelques-uns, mais il était tranquille. Ensuite ce fut la nuit, tout mélangé, et d’autres visions de ces espaces d’un peu partout visités constamment par le sommeil.

https://youtu.be/2ritWq2FC0M

 
Auteur:
Alex

De Brel à Fink en passant par Louis Armstrong et Sigur Ros, voilà ceux qui me marquent et touchent. La musique doit être un voyage, un envol et un rêve. Réveiller l’âme. Veiller l’être. Dévoiler le cœur.

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