Cully Jazz 2017: Tigran Hamasyan, une âme à cent à l’heure

KarimPar Karim  •  5 Avr 2017 à 07:00  •  Live  •   2 views

Le Temple du Cully Jazz était complet depuis un moment pour recevoir Tigran Hamsayan, qui affiche un air bien sévère sur la page du festival. C’est vrai que le lieu s’y prête, me suis-je dit en entrant. Forcément quelque chose de solennel dans un lieu sacré, même en fête.

Assis au fond à gauche, je détaille l’intérieur, constatant que la grande Croix qui surplombe le piano s’acoquine avec des projecteurs, alors que les deux micros suspendus dessinent une sorte de chauve-souris géante toisant le public. Bonnard. Il y a des bougies, des téléphones prétendument intelligents et un brouhaha qui donne l’impression qu’on est dans une pizzeria bondée.

J’observe aussi pour me mettre en phase avec ce nouveau disque que le jeune prodige arménien est sur le point de nous distiller. Son titre : « An ancient Observer ». Tigran est retourné dans son pays après une dizaine d’années de vie principalement aux Etats-Unis ; il avait besoin de s’inspirer de la vue sur le mont Ararat et ses neiges éternelles. Envie de puiser dans la sensation de regarder les mêmes oiseaux, les mêmes rivières, les mêmes animaux qu’il y a des millénaires.

En 2015, l’album « Luys i Luso », avec le Chœur de Chambre d’Erevan était une immersion dans la musique classique et religieuse de son pays, cent ans après le génocide.

J’ai tout ça qui tourne dans ma caboche quand la salle se calme enfin. Je me dis aussi que je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais pouvoir écrire sur un solo de piano, moi qui en raffole mais de manière absolument profane, sans l’ombre d’une éducation musicale. On verra bien.

De mélodies sévères aux éclaircies temporaires

Tigran arrive et se dirige d’un pas décidé jusqu’à son clavier. Un premier morceau pour chauffer les articulations ; même chose de mon côté, j’agite les doigts mais mon carnet reste vierge. Puis on se lance.

Le deuxième morceau ressemble à une ritournelle qui s’assombrit, se calme, s’arrête presque, repart plus décidée, martelée – maintenant fini de rire, semble nous dire le musicien -, puis à nouveau plus douce, avec une note assénée comme une ligne de basse continue, et des dentelles autour, une maille à l’envers, une maille à l’endroit ; soudain le fil s’emmêle, résiste, alors le couturier s’agace, tire trop fort, on est un peu décontenancés, mais le travail de l’artisan tient bon, sort même plus affirmé de ce moment d’acharnement, se met à ruisseler. Jusqu’à la dernière goutte. Et encore une.

Applaudissements soutenus. Tigran, toujours très contenu, remercie de légers mouvements de la tête et du buste, avant de repartir dans des volutes plus sombres, plus chargées. S’entrevoit une légère éclaircie, de courte durée.

C’est soudain le gong, étape de montagne au programme, faut pas traîner les gars. Le peloton se met à pédaler. D’entrée une chute, sans que cela ne stoppe l’élan, il faut tenir bon. Rapidement quelques échappés se détachent, c’est eux que nous suivons. Ils souffrent, mais s’accrochent, mais souffrent, mais sont vaillants. Ne sont plus que trois, plus que deux. Ils tombent. Un seul se relève. C’est à ce moment que Tigran donne de la voix, sans doute pour l’encourager. La lumière, d’orangée tire alors vers le bleu. On passe la ligne d’arrivée. Le public est en liesse.

Il fait chaud. Des pulls s’enlèvent. De la sueur est discrètement effacée du revers de la main.

Et Tigran s’élance à nouveau. A chaque morceau, le haut de son corps accompagne la musique de balancements d’ampleur différente. Par moments, on se demande s’il aimerait avoir une troisième main sur le front, tant il se rapproche des touches. On sent que ça le titille. Juste une note avec le nez ? Allez. Mais non. Zut. A la fin, j’aurai peur qu’il ait avalé une partie de la musique, parce qu’il continuera, même debout, de se balancer de la même manière, comme hanté par ses partitions intérieures. Finalement cela se calmera, et on aura le droit à deux rappels.

Avant ça, des levers et des couchers de soleil, des ascenseurs asthmatiques, des petites pluies sur le lac avec soudain un cygne épileptique, des fleurs d’amandiers, des sprinteurs aveugles, et souvent un piano qui est un orgue qui est un clavecin qui est une table de ping-pong hystérique.

Tigran n’aura pas prononcé un seul mot (juste quelques fredonnements plus ou moins appuyés), aura levé le pouce plusieurs fois, histoire de montrer à la salle qu’il apprécie qu’on apprécie.

Je suis sorti du Temple en dernier, en ayant eu l’impression d’avoir vécu un moment sacrément puissant. Je me suis offert une gaufre à la cannelle pour fêter ça.

 
Auteur:
Karim

Du p’tit pont au sombrero quand un ballon n’est pas loin, en passant par quelques pages humées au café du coin, ou encore un bout de « frome-gomme » avec du pain, tout ça ne vaut la peine que quand y a de la musique, ou bien?!?

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