Picnic Afisha 2018: le festival où l’on ne servait pas d’alcool

LouisPar Louis  •  6 Août 2018 à 12:24  •  Festivals, Live  •   85 views

Quelques impressions sur l’édition 2018 Picnic Afisha qui, avec probablement plus de 60 000 billets vendus pour une seule journée, est probablement le plus grand festival de musique moderne de Russie.

Sur le papier, le Picnic Afisha se démarque des grands festivals open air européens par deux curieuses interdictions: l’alcool et les cigarettes. Si la première est aisée à faire respecter via les contrôles à l’entrée d’une part et une surveillance des stands de l’autre, la seconde est plus compliquée. Plutôt que les forces de sécurité déployées pour l’occasion (on aperçoit même des militaires s’allumant des cigarettes à l’écart des allées), c’est en fait aux autres festivaliers qu’incombe la tâche de faire respecter le règlement, imposant aux fumeurs une discrétion d’ordinaire réservée aux amateurs de weed – et encore, parmi ces derniers, on en a vus des moins discrets au Paléo.

Cette double interdiction donne des airs un peu familiaux au festival: les familles y sont nombreuses, apportant poussettes, enfants en bas âge et même chiens. Quitte à encourager pour une direction grand public, également servie par les horaires (le festival se termine à 23h), il est sérieusement regrettable qu’aucune protection auriculaire ne soit distribuée aux festivaliers. Apercevant une bébé pas encore en âge de marcher dans les bras de son père au troisième rang d’un concert tapant à pas moins de 95 db, on déplore un manque de sensibilisation s’agissant des risques d’une exposition prolongée à de hauts volumes sonores.

L’accès difficile aux boissons paraît similairement grincer contre cette direction family friendly, à fortiori si l’on tient compte de la rigueur de l’été moscovite. Les deux uniques points d’eau en libre service aperçus sur le site du festival étaient systématiquement à sec, contraignant les festivaliers touchés par la soif de prendre leur mal en patience dans une des longues files d’attente déroulées devant les divers food trucks qui proposaient aussi des bouteilles d’eau à la vente. Prendre une gourde avec soi n’est pas une option: elle sera confisquée à l’entrée, comme on l’apprend sur la FAQ.

La présence invasive de stands à but purement marketing agacera aussi l’estivant habitué à des festivals peut-être moins soucieux de générer du bénéfice. Les visiteurs sont ainsi couverts d’échantillons de chips Lays dès leur arrivée, et la traversée du site pour aller de la grande scène à sa petite sœur évoque à la pause publicitaire qui sépare les deux mi-temps d’un match de football.

Mais tout n’est pas à jeter, à commencer par la programmation. On ne présentera pas Arcade Fire, qui couronnait l’affiche, ni Belle & Sebastian, qui nous touche assez peu, pour saluer plutôt la venue de King Gizzard & The Lizard Wizard – à cause desquels on avait en vérité fait le déplacement – et du Belge Oscar & The Wolf, dont mon collègue Thom vous disait du bien avant sa venue à Fri-son. On découvrira trop tard le son de deux autres noms de cette affiche: Joey Bada$$, jeune prodige du hip hop américain, et Amyl & The Sniffers, obscur combo punk australien ultra sale qui se serait senti un peu seul sur une affiche globalement ultra mainstream, s’il n’y avait eu King Gizzard.

La programmation accorde également une large place aux formations russes, qu’il s’agisse d’étoiles montantes comme Комсомольск (Komsomol’sk) et Монеточка (Moniétotchka), de piliers du hip-hop russophone comme Pharaoh et ses millions de vues YouTube, que de stars sur le déclin comme Земфира (Zemfira). S’agissant de cette dernière, les voix de milliers de festivaliers connaissant ses paroles par cœur atténue à peine le pathétique qui se dégage de sa prestation vieillissante. Pour chacun de ces artistes, la large place accordée au chant et donc, au texte, écartera rapidement le spectateur non-russophone.

Celui-ci est rare. Et heureusement, vu l’enthousiasme que déploient les Russes à chaque concert, dès Комсомольск, à 14h, ils sautent, ils dansent, répondent au quart de tour à la moindre injonction de l’artiste – tout ça dans une ambiance bon enfant, renforcée par l’absence d’alcool. Même la trap agressive de Pharaoh ne les rend pas agressif. Leur joie s’explique probablement par le caractère exceptionnel de cette manifestation dans l’agenda annuel. Et c’est probablement ce même caractère qui fait le succès du Picnic Afisha. Avec une organisation bancale marquée par la recherche du profit – visible notamment à travers l’omniprésence des sponsors – plutôt que par un souci d’offrir aux festivaliers un moment de qualité, avec une programmation tout juste honnête mais bigarrée et pas très garnie, on n’aurait pas prédit un bel avenir au Picnic Afisha s’il se tenait en Suisse. Mais en Russie, c’est le plus grand festival du pays, « et le mieux organisé » , me confie une Russe.


 

Kolomenskoïe, Moscou

4 août 2018
4500 roubles à l’entrée
 

Auteur:
Louis

Partagé entre Lausanne et Fribourg, mon cœur balance similairement entre Fri-son et le Romandie, entre le Mouton Noir et feu La Ruche. Précocement éprouvés par le metal, mes tympans affaiblis me font aujourd’hui ramper vers des horizons musicaux plus variés.

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