Odezenne : « L’album ne nous appartient plus réellement. »

MalvinPar Malvin  •  10 Mar 2016 à 16:23  •  Interviews  •   7 views

Je vous parlais il y a peu de temps de cette frontière entre le journaliste et l’artiste. Nette, terne, infranchissable. Le groupe bordelais d’Odezenne m’en a prouvé le contraire. Malgré une renommée montante, les esprits restent à terre et les rires aux éclats. Ce soir-là, non seulement j’aurai vécu un des concerts les plus chauds du Romandie, mais je me serai également entretenu avec trois âmes reniant les vices du succès.

crédit photos originales: © Nelson Braillard

Odezenne joue ce soir au club Le Romandie à Lausanne. Cadre parfait pour le collectif bordelais aux frontières opaques. De retour d’un séjour berlinois, une pépite en est née : « Dolziger Str.2 », une mélasse d’émotions joyeuses et mélancoliques, dont il serait intéressant d’en parler franchement. En tête à tête. C’est parfait, ils se trouve que je n’ai qu’à franchir la porte des loges.

Mattia, l’instrumentiste, est là, à dormir sur le canapé. Jaco, un des chanteurs, est concentré sur son portable. Nous n’attendons qu’Alix, le deuxième chanteur, qui est en train de régler une histoire de concours et de guest list. Car Odezenne, c’est ça. On fait tout par soi-même, en employant ses mots, sa musique, sa philosophie. Encore que Mattia ne vient de se réveiller qu’à l’instant. Il serait grand temps d’allumer le dictaphone.

LMDS : Concentrons-nous sur votre nouvel album, « Dolziger Str.2 ». Pourquoi Berlin ?

Mattia : Parce que c’est une ville chouette. Un peu au ralenti comparée aux autres capitales. Il se passe des tas de trucs sans que ça te bouffe. À Paris, si tu te lèves pas et que tu ne vas pas boire ton café dans la journée, t’as l’impression que tu rates un million de choses et que toi tu fais rien. On s’est alors dit : faut qu’on parte, ici on n’y arrive plus. On a dû choisir entre Berlin et Prague.

Alix : Et c’est vrai que sur le papier, un groupe de musique à Berlin, ça donne envie. Et plus particulièrement dans notre quartier, Friedrichshain. C’est marrant, depuis qu’on a sorti notre dernier album, on reçoit de plus en plus de photo de gens qui passe devant Dolziger Str. 2. Qui sait, si l’album vieillit bien, on aura également fait vivre ce quartier à notre façon…

C’est comment, vivre à la berlinoise ?

Alix : C’est super simple au fait. C’est pas très cher, on a trouvé un appartement assez facilement, un studio sur les petites annonces. Ces conditions-là, franchement, à part à Berlin, je vois pas où d’autre on pourrait se le permettre. Ne serait-ce que ces box de studio vide, où t’arrives et tu poses ton matos, à Paris, t’oublies.

Jaco : T’as forcément le froid qui rentre en compte. La grandeur aussi. T’as moins de gens au mètre carré. Forcément, comparé à la grandeur de la ville, ça devient très calme. Tout le monde fantasme sur la vie à la berlinoise, où c’est tout le temps la teuf, mais en fin de compte, c’est très apaisant.

Ce Berlin minimal, on le ressent aussi dans votre pochette. Un carré bleu, tout con, et pixélisé de surcroît.

Alix : Au fait, on a travaillé avec un artiste, Édouard Nardon, vivant à New-York et faisant de la photo et beaucoup d’installations. Il a énormément croché sur l’album, et vu qu’il avait déjà créé la pochette d’ « OVNI » et qu’on aime souvent dépasser le cadre, on lui a donné une grosse carte blanche. C’est loin d’être un travail de simple graphiste. Et quand il nous a envoyé l’image, on s’est demandé s’il se foutait pas de notre gueule. Il nous a ensuite expliqué le concept, comme quoi en vérité, le losange, dans le langage du cambrioleur, indique qu’une maison est inoccupée. Il est donc possible de la braquer. De notre côté, on considère que du moment où il sort, l’album ne nous appartient plus réellement. On y retrouve un peu cette idée de cambriolage, les gens vont venir habiller leur souvenir avec la musique, l’interpréter et la chanter à leur façon. On a même été jusqu’à défoncer la porte du studio en cinq mille petits bouts de bois pour la versions collector. On s’est barrés de Berlin, maintenant on n’y est plus. Dolziger, c’est une fenêtre sur cette vie-là.

Vous n’étiez que les trois ?

Alix : Au fait non, pas vraiment. On a passé pas mal de temps avec un quatrième mec, Noël Magis, qui a réalisé un film sur nous : « Subland ». C’était le nom de la boîte de nuit qui était juste au-dessus du studio et qui nous empêchait de dormir. Il y a eu une avant-première à Bordeaux, et la boîte de prod essaie maintenant de démarcher des cinémas d’art et d’essai. C’est un regard assez particulier sur la création et les groupes. C’est une bonne manière de comprendre ce qui s’est passé à Berlin.

Parlons des chansons. ‘Vilaine’ c’est quoi ça, une grosse gueule de bois ?

Alix : Ouais, c’est un peu comme ça qu’on l’a écrite. Une gueule de bois de plusieurs mois. C’est aussi comme ça qu’on a décidé du clip, avec Romain Winklair. En gros, quand on est bourré, on voit double. L’écran se subdivise, avec deux caméras, deux dispositifs, créant des compositions de ouf. On voulait vraiment mettre en avant cette fin de soirée où tu ne sais plus trop. Quand c’est pas le bon moment pour cogiter sur ta vie, mais tu le fais quand même.

Jaco : C’est l’alcool. Simplement.

Et ‘Satana’, d’où ça sort ?

Mattia :Il s’appelle ‘Satana’ à cause d’un groupe de funk qui jouait à côté de chez nous et qui nous cassait les pieds trois fois par semaine ! Et ils avaient un espèce de tube qu’on attendait tous à un moment, ils se le gardaient en fin de répète, quand ils étaient chauds, après avoir bu deux bières. Et la meuf chantait un truc du genre « Stana » ! (Rires)

Jaco : (en chantonnant) Stana… Stanaaa… Oh yeaahhh (mime la basse) ! Ah ils étaient fous eux ! Et c’était nickel, parce qu’au début de la répète, t’avais le guitariste et le bassiste qui taffaient ça, et petit à petit, tout le monde arrivait et mettait son grain de sel. Et au final c’était grandiose. Qu’est-ce qu’elle chantait faux, toujours à côté. C’était une caisse.

Mattia : Tu te dis qu’en allant à Berlin, c’est génial, tu vas rencontrer la pointe. Mais alors pas du tout, il n’y avait que des groupes de cassos autour de nous.

Alix : Même dans le studio à droite, il y avait un mec qui vivait dedans, qui ne foutait rien, avec son espèce de iench et sa langue qui partait comme ça sur le côté.

Mattia : On entendait de la vieille jungle venant d’un autre temps… Franchement, ça s’est super bien marié avec ce qu’on était venu y faire, à savoir ne pas être tenté par une musique totalement moderne, breakée, découpée.

Ces deux-là, particulièrement, sont très sombres et assez proches de l’instru « électro » des derniers opus, comparé au reste de « Dolziger », plus posé et mélancolique.

Mattia : Ça fait partie des choses qu’on aime. Même si notre but était de faire en sorte que les deux s’inscrivent dans le disque. Si ç’avait été un ‘Adieu’ ou un ‘Tu Pu Du Cu’, ça n’aurait pas joué. Il y a tout de même un lien, et on aime cet ego qui nous parle toujours. Surtout sur scène. On aurait pu se calmer encore plus, mais pour la scène, c’est bien d’avoir des morceaux qui envoient. Et ces deux-là, c’en est deux gros du set. Dans tous les cas, il n’y avait pas vraiment de directions. Des samples on n’en a plus, on a essayé de chercher dans de vraies compositions. Avant, on était plus dans la prod/texte, on pose et on arrange. Là, mine de rien, on a fait tourner les choses, on avait une vraie volonté de construire les morceaux. Alix et Jacques les ont écoutés en boucle, comme en répétition.

Alix : Et c’était cool pouvoir faire ces grands écarts dans un seul album. ‘Vodka’ et ‘Satana’, ça n’a rien à voir ! C’est pour ça qu’on aime Odezenne, on peut se permettre de faire ce genre de manipulation. ‘Satana’, c’était le premier qu’on a fait. Il y avait un côté enfermement, on avait besoin de crever l’abcès. Car quand on chantait dans le studio, y’avait un gros verrou en métal qui grinçait. On a voulu le sampler, mais finalement on ne l’a pas mis. Je sais pas pourquoi d’ailleurs.

Mattia : C’était too much. On n’aurait pas passé les 300 vues si on l’avait mis.

Alix : Oui, alors c’est bien qu’on ne l’ait pas mis. Tu sais, on a contacté Jean-Claude Vannier, le type qui a coréalisé ‘Melody Nelson’ avec Serge Gainsbourg. Il a presque 80 piges, maintenant ! On voulait donc vraiment avoir un truc organique. On s’est finalement rendu compte, au fil des échanges, que c’était compliqué car, du côté son et musique, il ne comprenait pas tout. Il voulait limite tout rejouer. On reste attachés à nos boîtes à rythme et à nos synthés, nous ! Enfin voilà, ça prouve qu’on voulait vraiment faire un truc plus…

Mattia : Plus pop, quoi ! De la musique populaire, pas dans le sens commercial, mais un peu plus joué, pop-rock-indé ! En gros, l’album a plusieurs côtés qui essaient de se stabiliser. Il n’y a pas eu de folk, mais il y a de fortes chances pour qu’un jour, on y mette une guitare folk ! Une vraie compo, pas samplée !

Jaco : D’ailleurs, je trouve que ‘Vilaine’, il est bien à cheval. À la fin, c’est plus du tout hip-hop, ça part en outcast complet !

En fin de compte, vous mettez bien dans la merde iTunes et sa case « genre ».

Jaco : Pas seulement, les radios aussi ! On n’y passe pas souvent pour ces raisons-là, car on est souvent « pas assez » pour eux. Pas assez pop pour une, pas assez rock pour l’autre, pas assez rap, pas assez électro…

Alix : Mais ça ne nous empêche pas de jouer en Suisse et d’afficher complet, sans mettre un seul post Facebook. À un moment donné, on se rend compte qu’on vit une expérience, le fait de développer un groupe sans passer par la case radio. Ce n’est pas un souhait, mais une expérimentation.

Mattia : Les seuls gars en France qui font ça, c’est ceux du ska ! Ils ne passent pas à la radio mais ils jouent partout.

Alix : Et le métal, aussi… toutes sortes de communautés ! Peut-être que nous sommes en train de créer une communauté, nous aussi (sourire). Qui sait ! C’est vrai que la sortie de notre dernier disque a été vachement bien accueillie en Belgique et en Suisse. On ne fait pas forcément un album pour agrandir notre renommée, mais on était quand même curieux de voir comment ça allait se passer. On pensait peut-être que les Suisses étaient plus attachés à un hip-hop plus old school… En fait, on a halluciné. Les critiques sont unanimes, les gens kiffent grave. Une écoute qualitative de ouf.

Ici, les gens ont confiance en vous.

Alix : Ouais, mais en même temps sur scène on déconne aussi ! Certains morceaux, c’est des récréations, ‘Je veux te baiser’, ‘Bûche’, ‘Tu Pu Du Cu’, c’est des moments de communion festive ! Histoire de poser un peu ton cerveau.

Jaco : J’ai aussi remarqué un truc. En Belgique et en Suisse, vous allez au concert, quoi. En France, des gens viennent au concert, mais sans plus. Ils sont peut-être du milieu, mais ils ne veulent pas forcément être là. Heureusement, ça nous arrive de moins en moins. Mais même si tu fais de la pop de merde, si tu te donnes à fond, et que le mec en a eu pour son temps et son argent, vous êtes un public content. Et vice-versa, vous pouvez également être super durs si on se fout un peu de votre gueule.

Alix : Pour dire, c’est pas pour rien qu’on flippe à chaque fois qu’on monte sur scène. Même si sur le papier, c’est acquis car c’est complet d’avance, tu te dois d’être à 150%. Les gens posent des attentes ! Quand tu montes sur scène, il y a encore tout à faire.

Jaco : À chaque fois, c’est le même entraînement, face à une côte. Tu dis « Et c’est reparti ». Et tu montes, et tu montes…

Et s’il y a bien un style auquel vous ne toucherez jamais ?

Mattia : Beaucoup de choses. Le reggae, le funk.

Alix : Pourtant j’te jure, moi j’adore le vieux reggae ! Un de mes préférés, c’est Dr. Alimantado !

Mattia : Ouais, mais bon, en réalité, on n’est pas forcément à l’abri. Peut-être un peu plus à l’abri du funk que du reggae, au fait.

Alix : Du reggae-dub alors. Une petite variante minimale dans le genre.

Jaco : Non, moi j’aime bien le funk. J’le préfère au reggae, en tout cas.

Mattia : En réalité, on s’éloigne le plus d’un genre qui n’en est même pas un, c’est la world music. Ça ne veut rien dire.

Jaco : Ça, c’est le piège.

Mattia : tu mets une flûte de pan sur tes prods, et t’es qualifié dans ce genre.

Alix : Et pourtant, aux États-Unis, tu cherches Odezenne, t’es classé sous world music.

Jaco : Parce qu’on est dans le world.

Alix : Au final, on n’a clairement pas une approche par genre. Je continue à suivre cette méthode à la Dolziger. Si un morceau t’emmène dans une direction, et que cette direction c’est du tango, alors que t’es pas classé sur le papier tel quel, eh bien vas-y quand même. J’ai pas envie de me dire qu’il y a des choses que je ne vais jamais chercher.

Dernière question à la con : Vous êtes sur une île déserte, et vous n’avez le droit qu’à un seul album. Lequel choisissez-vous ?

Mattia : Je pense que je prendrais « Dolziger ». Ça me rappellera d’une chose qu’on a créée ensemble. Mais on y sera tous les trois ou pas ? (Rires) Parce que ça change la donne !

Alors oui, vous trois ! Un disque chacun !

Alix : Alors Mattia s’occupe de Dolziger, c’est cool ! (Rires)

Mattia : Ouais mais bon, non ! C’est un truc que j’aurais pris à la base ! Du coup, je choisis « Pet Sounds » des Beach Boys.

Alix : Moi je prendrais « Melody Nelson », de Gainsbourg.

Jaco : Et moi, je pense que je prendrais un disque avec un mec qui raconte une histoire d’auteur. Les Misérables, je sais pas. Et après, vu qu’on est trois et qu’on a trois platines, je ferais des mixs avec tout ça ! Et du coup, on sera toujours Top 1 iTunes de notre pays.

 
Auteur:
Malvin

Par une douce nuit de Printemps, je m’engouffrais dans une pénombre magnétique. De là retentissaient de faibles vibrations, profondes, vraies. Dès lors, je n’ai cessé de traquer l’essence de cette musique. La bête me menait de voyages en découvertes, au milieu d’une vibrante atmosphère aux aspects dub, électro, rock psychédélique…

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