Mystifier : « J’emmerde Sepultura! »

LouisPar Louis  •  31 Oct 2016 à 14:19  •  Interviews  •   15 views

Moins fédérateur qu’un Sepultura, moins culte qu’un Sarcófago, Mystifier mérite tout de même sa place dans l’histoire du metal brésilien, ne serait-ce que par la longévité de ce groupe fondé en 1989. Rencontre dans les loges des Docks.

Les températures atteignaient 27°C aujourd’hui à Salvador, votre ville natale. Vous ne souffrez pas trop de l’automne européen ?
Beelzeebubth (guitares) : Oh merde, c’est vrai qu’il fait froid. Mais on est pas ici pour bronzer, on est là pour jouer du metal extrême brésilien. On emmerde la météo, on emmerde l’automne. Mais une chose est sûre, plus jamais on ne fera de tournée européenne en hiver. Plus jamais.
Diego Araújo (basse, claviers, chant) : Il fait trop froid pour nous, c’est clair. Chez nous, le mercure descend dans le pire des cas à 20 degrés, ici on tourne autour des 5 degrés… Mais ça, c’est l’occasion de sortir les vestes en cuir. Et sur scène, avec les lumières dans la figure, il fait toujours extrêmement chaud.

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Beelzeebubth sur scène en 2016. © Kevin Eisenlord

Votre dernier passage en Europe, c’était en 2014, où vous tourniez en solo. Quels souvenirs gardez-vous de cette tournée? Des plans foireux et des salles vides?
Beelzeebubth : Oh pas du tout, mec, c’était vraiment cool. On avait notamment joué à l’Inferno Festival en Norvège ; c’était bondé comme en enfer, tu n’imagines pas. Il y avait aussi Rotting Christ, Black Witchery, et Blasphemy entre autres. On a vendu beaucoup de merch sur cette tournée.
Diego : Et tu peux prendre Londres où on s’est retrouvés devant 600 personnes – il y avait des groupes locaux avant nous. C’était sold-out. Sans oublier le Barroselas Metalfestival au Portugal, où on a joué devant 2’000 personnes. En-dehors de ces deux fests et du show à Londres, on tournait autour de 200 personnes par soir en général. Il y a eu une ou deux dates où seulement cinquante personnes se pointaient, mais même dans ces cas-là la foule réagissait bien. On a rencontré des types supers.
Beelzeebubth : Faut dire qu’on en a rien à foutre si on se produit devant cinquante ou deux milles bâtards. On va de toute façon faire notre truc, de la manière la plus rapide et la plus extrême possible.
Diego : Et chaque fois qu’on descend de scène on est trempés de transpiration. On se donne systématiquement à 100%.

Mais cette fois, vous vous tapez un sacré line-up : Inquisition et Rotting Christ. Comment y avez-vous atterri?
Beelzeebubth : Chaque soirée était fantastique. C’est incroyable de partager l’affiche avec Inquisition et Rotting Christ. Des potes m’écrivent : « Armando, aide-moi, j’ai besoin d’un ticket pour votre concert à Madrid ! » « Non, mec, c’est sold-out, je peux rien faire pour toi. » C’est grâce aux types d’Inquisition qu’on est là, ce sont de bons potes à nous. On a joué ensemble au Chili l’année passée. Quant à Rotting Christ, j’ai rencontré Sakis et Themis (ndlr : respectivement guitariste/chanteur et batteur du groupe) pour la première fois à Salvador, ma ville natale, en 1998. C’était un putain de concert. C’est phénoménal de finalement partager des dates avec ces vieux amis, avec qui on était également liés via le label Osmose Productions. Pour te donner une idée de notre proximité, je vais te lâcher un secret : je me suis approché des gars de Rotting Christ et leur ai fait : « Les mecs, jouez-moi Non Serviam, bordel! » Et ils l’ont ajoutée à leur setlist ! C’est ça qu’on veut, ça c’est la scène underground telle que je l’aime. Et que les nazis aillent se faire foutre!

27 ans que vous êtes dans le bizness, quels sont les plus grands changements que vous avez relevés dans la scène entre 1989 et 2016?
Beelzeebubth : Oh mec, c’est trop profond comme question ça. Je suis trop fatigué pour y réfléchir. Mais je vais quand même le faire. C’est bien que le black metal ait évolué, mais pour être franc, je ne suis pas un grand fan de la scène norvégienne, par exemple. Je croche plus à la toute première vague : Venom, Bulldozer, Bathory, 

Et Celtic Frost aussi, j’espère?
Beelzeebubth : Celtic Frost évidemment, pardon! Celtic FrostHellhammer, les Allemands de Poison aussi (ndlr : à ne pas confondre avec leurs homonymes glam américains). Ça, c’était des grands groupes. Mystifier s’inscrit dans une seconde vague, avec Sarcófago, BeheritBlasphemy, etc. Les Norvégiens, c’est la troisième vague. Euronymous a été tué par une lavette qui a tenté d’usuper l’essence du black metal. Et c’est un soulagement de voir que ce suceur de bites de Burzum se soit aujourd’hui détourné du black metal. J’espère que ce genre de sales bâtards crèveront en enfer.

Vous avez mentionné vos compatriotes Sarcófago. Ce soir, vous avez joué leur titre ‘Nightmare’ sur scène, de l’album « INRI » . Une manière de leur rendre hommage?
Beelzeebubth : Mec, si je suis ici, c’est grâce à Sarcófago ! Je les ai découverts quand j’avais seulement seize ans. C’est jouissif pour moi de jouer ce titre. On en détient les droits depuis que je les ai demandés à Wagner Antichrist (ndlr : premier chanteur de Sepultura et fondateur de Sarcófago ; aujourd’hui retiré de la scène et professeur d’économie à l’université de Belo Horizonte). ‘Nightmare‘ appartient maintenant à Mystifier !
Diego : C’est le cas ouais. On l’avait fait monté sur scène à l’occasion d’un concert en août 2013 à Belo Horizonte pour chanter ‘Nightmare‘ avec lui. La vidéo a fait le buzz sur internet. C’est là qu’il nous a déclaré : « Dorénavant, ‘Nightmare’ est une chanson de Mystifier. » C’était une expérience formidable, et un véritable accomplissement pour nous.

Ça fait quinze ans que vous n’avez pas sorti d’album, faudrait penser à vous bouger, non?
Beelzeebubth : Mystifier n’a pas besoin de nouvel album, parce que chaque fois qu’on arrive sur scène, t’auras un bâtard dans la salle pour gueuler « Oh, jouez-nous juste Wicca! Jouez-nous Goetia! » Alors okay, crevards, on va vous jouer ‘Osculum Obscenum‘, et tant pis pour le nouvel album! Et ça ne nous dérange pas de jouer nos vieux titres, c’est ça le vrai Mystifier dans un certain sens. C’était les débuts, on a notre passé. Et c’est cool de voir que de nos jours ils sont nombreux à être assez cinglés pour se replonger dans ce genre d’old schoold black metal tout poussiéreux, aussi rapide, aussi furieux et aussi lourd qu’un tigre.

Mais sérieusement, vous ne prévoyez pas de nouvel album?
Diego : Oui, le contrat est déjà signé avec Hammerheart Records, qui ont déjà réédité nos classiques en Europe. Il sera enregistré à la fin de l’année.

Quand on en vient au metal brésilien, tout le monde n’a d’yeux que pour Sepultura. Vous n’en avez pas marre?
Jhoni Apollyon (batterie) : Tu sais qu’en ce moment, tout le monde au Brésil est révolté parce que Sepultura est en tournée avec un chanteur merdique de pop, limite fasciste le type. Merde quoi, c’était déjà mauvais avant maintenant c’est juste impossible de prendre leur défense. Les gens sont furieux.
Beelzeebubth : C’est ridicule. J’emmerde Sepultura! Andreas Kisser et Paulo Jr. essaient d’en faire le ‘nouveau’ Sepultura juste pour se faire de la thune. C’est tellement stupide. Sepultura, c’était les frères Cavalera. Et à la limite Andreas Kisser, mais Paulo… On assiste maintenant à ce combat de coqs entre Cavalera Conspiracy et Sepultura. C’est une honte pour le Brésil, putain. Sepultura c’était – et c’est peut-être encore – le plus grand groupe de l’histoire du Brésil.

Abusez pas, c’est Sarcófago le plus grand groupe de l’histoire du Brésil…
Beelzeebubth : Ah, tu connais tes classiques de toute façon. Wagner a quitté Sepultura pour fonder Sarcófago. Et Sarcófago est probablement le groupe le plus important de la seconde vague du black metal. Là, je suis d’accord. Pour revenir à Sepultura, les vieux albums du groupe sont pas mal, mais récemment, c’est juste de la merde.

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Mystifier à ses débuts

Mais pourquoi la scène brésilienne n’a-t-elle pas plus de reconnaissance, au-delà de Sepultura?
Beelzeebubth : Oh, on a une certaine résonnance auprès du public et des promoteurs. Probablement que ça pourraît être mieux. De nombreux groupes brésiliens se sont battus pour finalement décrocher des dates en Europe et aux États-Unis. Comme Vulcano, qui parvient aujourd’hui à faire des tournées à travers le monde. Mais c’est pas facile, merde. De nos jours, tu dois suer pour trouver de bonnes dates ou signer des deals corrects avec les labels. Peut-être qu’avec de l’argent tu peux assurer tous les frais, de voyage, de matos, d’enregistrement. Avec Mystifier, j’ai vraiment de la chance d’avoir cet excellent batteur et Diego avec moi pour pouvoir faire des tournées (ndlr : ils ont rejoints le groupe respectivement en 2016 et 2013, Beelzeebubth étant de son côté un des membres fondateurs depuis 1989).
Diego : Pour compléter, Johni et moi avons un autre groupe de brutal death metal, Infested Blood. À la Suffocation tu vois, technique et tout. Je gère le chant et les guitares, lui la batterie. Et on a fait une tournée européenne en 2010 composée de 23 dates. J’ai tout organisé moi-même, sans passer par une agence ou un promoteur. Et pour être franc, c’était vraiment pas facile de tout faire soi-même. J’ai dû bosser tous les jours, passer des coups de fils, écrire des mails. Gérer la logistique et tout. Rien qu’un ticket d’avion, ça coûte au moins 1’000 euros. Et le Brésil traverse maintenant une période économique difficile. Ce n’est pas aisé pour un jeune groupe d’aligner les billets pour s’offrir des billets d’avion pour l’Europe. Mystifier peut se le permettre parce qu’on bénéficie d’une reconnaissance en Europe depuis la sortie des premiers albums au début des 90’s. Mais pour de plus jeunes formations, c’est quasiment impossible, même avec Infested Blood qui est dans le circuit depuis tout de même 16 ans. Mais tu sais, tous les groupes qui sont arrivés après 2000 sont, encore aujourd’hui, considérés comme les petits nouveaux. Les seuls Brésiliens qui parviennent à tourner dans le monde entier et à être payé pour le faire sont ceux qui sont actifs depuis les années nonante, comme Mystifier. C’est ainsi que le marché est fait.

 
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Crédits photo de couverture : Kevin Eisenlord
Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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