Lula Pena : « Ma musique est un peu comme du kéfir, un élément vivant, organique »

KarimPar Karim  •  18 Avr 2018 à 07:00  •  Interviews  •   106 views

Lula Pena de passage sur les bords du lac Léman, impossible pour LeMurDuSon.ch de ne pas tenter une approche. Elle avait une brèche dans son après-midi du 14 avril, avant d’aller voir comment sa guitare prendrait le pouls de l’Épicentre. On s’y est glissé.

Photographie : © Lucile Dizier

Assis dans le hall d’entrée de son hôtel jouxtant la gare, je me demande si les réceptionnistes sentent que les battements de mon cœur sont en train de tutoyer le mur du son. Je croise les doigts, mains et pieds pour mettre toutes les chances de mon côté ; il serait mieux que je réussisse à parler.

Tentant de canaliser mon émotion, je la vois sortir de l’ascenseur, sa guitare sur le dos. Je me lève, m’avance, me lance en portugais. Elle me rattrape en douceur. Notre danse entre ces langues qui nous sont souffle peut commencer. Elle est un peu enrhumée depuis quelques jours, mais elle veut bien sortir un moment, oui. On vise les Grottes, se pose sur un bout de terrasse de l’Espadon.

-Vous devinez mes mains légèrement tremblantes et mon sourire niais, quand je vais lui commander un verre de Gamaret ?-

Au concert que tu as donné à Montbéliard, il y a un peu plus d’un mois, j’ai eu l’impression qu’au tout début, quand tu as fait vibrer ta guitare quelques minutes, tu réfléchissais par où tu allais commencer, en fonction de ce que tu ressentais ?

Oui, c’est un peu ça. « Archivo Pittoresco » [notre chronique] est conçu comme une carte, alors je me demande quel endroit on va visiter en premier. Sans notion de frontières ou de limites qu’il ne faudrait pas dépasser. Au contraire. Il y a une carte aux contours flous, qui laisse une grande place à l’inconnu. J’explore une partie de cela, sans ordre, selon ce qui se passe en moi et dans la salle.

D’ailleurs, pendant la première heure de voyage, j’ai repéré des fragments qui ne sont pas sur l’album. J’ai même eu l’impression que tu chantais quelques paroles dans une sorte de créole.

Oui, ma musique est un peu comme du kéfir, un élément vivant, organique. Et puis il y a le répertoire de cet album, ce qu’il a fallu fixer un peu malgré moi, mais autour de ces morceaux, il y a tout un jeu de l’oie sur lequel j’évolue en fonction de l’endroit, de l’écoute du public. D’ailleurs, mon envie aurait été de n’enregistrer que la guitare, puis de lui ajouter la voix pendant les concerts, inventant chaque fois un partage nouveau. Mais cela n’était pas compatible avec la promotion et tous ces termes auxquels je m’associe avec peine.

Parlant promotion, Crammed Discs est un label basé en Belgique, ton premier album avait aussi été enregistré là-bas ; quel est ton lien avec ce pays, et avec le français ?

Je suis partie à Bruxelles à 18 ans. J’avais jusqu’alors toujours vécu à Lisbonne. Mon français scolaire était catastrophique, mais me plonger dans cet univers nouveau m’a permis de me laisser porter par la musique de la langue, de la sentir me traverser sans les contraintes de la grammaire et de toutes les règles. Comme d’apprendre à jouer de la musique en ne commençant pas par le solfège, cela permet beaucoup plus de liberté, d’imagination. Le français m’est alors devenu familier, j’ai pu commencer à jouer avec ses sonorités, à explorer d’autres possibilités de chanter en mélangeant mes univers. A ce moment, je me suis dit que j’aurais aimé improviser une vie de nomade, séjournant dans des lieux que je ne connaissais pas, pour en apprendre la langue et pour du coup en apprendre davantage sur ce qui est en moi et que je ne sais pas.

A Montbéliard, tu as dû improviser, lors du rappel, avec une corde cassée lors du ré-accordage. Comment est-ce que tu vis ce genre d’imprévu ?

Cela dépend forcément du contexte, mais cela fait assez longtemps qu’étant seule sur scène, je dois trouver les parades naturellement lorsqu’il se passe ce genre de choses. Sur cette tournée, comme il y a une corde que je tends très fort, lorsque, pour le rappel, je fais mes réglages pour jouer un Acte de « Troubadour » [notre chronique], mon disque précédent, il n’est pas rare qu’elle lâche. Je m’en remets alors, comme à Montbéliard, à un morceau plus percussif, que je peux jouer avec seulement trois cordes.

J’ai souvenir d’une fois où j’ai commencé à tousser, pendant que je jouais. Je ne voulais pas m’arrêter, alors j’ai intégré ma toux, qui a duré une quinzaine de minutes, à ma musique. Une autre fois, j’étais extrêmement stressée, avant de commencer à jouer, alors j’ai pris mon micro et l’ai déposé contre ma poitrine, pour partager le rythme de mon cœur avec le public. Il se passe forcément quelque chose de spécial, pendant ce genre d’instants.

Tu es effectivement la plupart du temps seule avec ta guitare, mais tu as aussi collaboré avec différents musiciens (Rodrigo Leão, B Fachada,…), comment s’est passée ta rencontre avec la saxophoniste Hayden Chisholm [extrait merveilleux] ?

De manière hasardeuse, comme les autres. Une de ses amies a mis mon disque une fois où il était chez elle. Il a écouté et s’est dit qu’il y aurait de la place pour son instrument. Il s’est lancé et comme ça fonctionnait, il m’a contactée. On a trouvé une date de concert, et on a joué, sans répétition. Comme il a l’habitude d’évoluer avec d’autres artistes, il a un regard et une écoute qui lui permettent de se fondre dans des ambiances qui ne sont pas les siennes. On a joué 5 ou 6 fois ensemble.

Le temps se carapate

Les aiguilles de la montre que je n’ai pas ont fait plusieurs tours du cadran, au moment où je « bricole » cet entretien, qui était en fait une discussion à cœurs ouverts, sans plans ou idées précises. J’avais mille et une choses à lui dire et à lui demander, il suffisait de commencer à dérouler le fil de nos pensées et de nos rêveries, cela s’enchaînerait. J’ai à peine noté quelques mots, en guise de béquille pour la mémoire, mais je savais que mon bonheur était si grand qu’il me suffirait de fermer les yeux et de remuer un peu dans ma poitrine pour que ces minutes courent au bout de mes doigts.

Et puis il me semblait logique que ma tentative de transcription soit à l’image de sa démarche artistique, donc frustrée par la fixation. Cette heure avec elle, c’est vous la raconter de vive voix que j’aimerais, que vous lisiez dans mes yeux combien d’étages de mon existence vagabonde se superposait alors, que mes mains, mes bras et mes épaules voltigent pour que vous sentiez qu’il était question de mon corps autant que de mes pensées.

Il a fallu regagner l’hôtel, où le taxi l’attendait. En marchant, je lui ai raconté le message d’une amie m’entendant converser en portugais la première fois : « Je ne sais pas quel est ton lien avec cette langue, mais quand tu la parles, on dirait que tu t’inventes des racines à l’intérieur. » Lula Pena me disant alors combien elle avait eu ce genre d’impressions dans différents lieux, notamment au Maroc. Selon elle, le Portugal n’a pas encore fait sa psychanalyse, qu’il y gagnerait énormément s’il repensait vraiment sa relation aux juifs et aux musulmans, qui font partie de son patrimoine.

Quelques minutes plus tôt, elle me disait avoir senti des liens, en Roumanie, écoutant certains chants traditionnels, avec Césaria Évora.

Ciel que c’est bon quand quelqu’un vit le monde comme des mains à serrer plutôt que comme des poches à remplir et fermer.

Avant d’entrer dans le véhicule qui allait l’emmener à Collonge-Bellerive, elle me demande si elle peut m’ajouter sur la liste des invités. J’ai déjà pris mes dispositions, mais si éventuellement elle acceptait d’y inscrire une amie s’y étant prise un peu tard, comme le concert est complet. Évidemment. Je fonds encore davantage, ce qui était difficile puisque je devais déjà avoir coulé jusque dans le Rhône. Puis dans la mer. (Lisez donc le somptueux « Les oiseaux de l’île Rousseau », de Xochitl Borel.)

Se rendre au concert, la tête complètement ici et en même temps dans mille ailleurs amis

C’est dans un état d’euphorie douce que j’ai rejoint l’autre rive, repassant dans ma tête l’intensité fabuleuse de cette femme qui sait si bien qu’il n’y a pas de centre, et que pourtant c’est en tournant autour de cette absence que l’on s’approche de celui du monde, qui est rythme, qui est respiration, qui est à la jonction entre poétique et métaphysique, entre ce qui nous échappe et ce qu’on aime tant serrer dans nos bras.

Après avoir marché un moment, j’ai sauté dans un bus (le bon, presque un miracle), descendant quand j’ai vu L’Épicentre me faire signe, à main droite.

Dans cette ferme de Collonge-Bellerive, où on élevait différentes bestioles avant qu’elle ne soit transformée en salle de concert, c’est une équipe fort sympathique qui m’a accueilli très en avance.

M’installant à une table pour prendre quelques notes, j’ai jeté un œil aux affiches d’artistes passés par ici : feu Gianmaria Testa le Piémontais, Susana Baca la Péruvienne, Imany la Comorienne de Provence ou Mélissa Laveaux l’Haïtienne du Québec, en passant par le Lausannois Jérémie Kisling.

Stéphane, le programmateur, blague en arrivant, me salue et donne quelques indications aux personnes travaillant au bar. Discutant avec lui un peu plus tard, il me dira qu’il suivait Lula Pena depuis quelques années, et que là il avait décidé de tenter le coup, persuadé que son album est un des plus beaux sortis l’année dernière.

Après avoir dégusté les petits plats proposés avec le sourire, je suis allé m’installer, chaque parcelle de ma silhouette d’hurluberlu vibrant puissamment.

Lula est entrée en scène, a expliqué que sa guitare était « un tapis volant », qu’il allait nous faire visiter son « Archivo Pittoresco », pendant environ une heure. Elle espérait nous mener à bon port.

Ce qu’elle a fait, nous déposant, après avoir voyagé entre ses titres ‘Rose’ et ‘Pesadelo da historia’, nous proposant de passer par recoins ombragés et lumineux, inventant quelques éclats poétiques en français, jonglant avec sa manière si singulière de faire résonner portugais (combien on sent, l’écoutant, que chaque langue est plurielle) et espagnol, sans oublier la parenthèse grecque ouverte par ‘Pes mou mia lexi’.

Jamais fermée, parce que quand on ouvre une porte donnant sur une parcelle de soi, on l’enlève et on la brûle en un feu de joie et de peine.

Elle a ajouté à cette longue respiration deux rappels, deux échos à son album précédent, y vibraient notamment Garcia Lorca et Amália.

Je terminerai là-dessus, ayant réussi, pour lui faire plaisir, à écrire un long article sur elle sans que jamais n’apparaisse ce terme qu’on lui rattache toujours parce qu’elle a grandi au Portugal, ce mot dont elle a légèrement modifié l’orthographe sur son premier disque.

Et c’est normal que cette appellation qu’elle considère comme du franchising lui soit épargnée, elle qui parvient à cet exploit de montrer qu’à ses débuts, ce qui est devenu pour beaucoup un chant codé et figé était en fait dansé, donc vibrait de la tête aux pieds. Elle incarne aussi ses liens incontestables avec le flamenco.

Et puis Lula Pena est tout sauf drame et résignation, elle est la vie sans cesse caressant la création, acceptant l’imprévu, incarnant le ridicule des étiquettes.

Il y a en elle un monde qui sautille, boite, trébuche, se relève et recommence à avancer. Un monde qui a sur ses épaules des silhouettes et des sillons du passé.

Des présences qui ne sont pas d’insoutenables poids, non, des présences absentes qui augmentent le rayonnement de chaque pas et de chaque note naissant au bout des doigts.

 
Auteur:
Karim

Du p’tit pont au sombrero quand un ballon n’est pas loin, en passant par quelques pages humées au café du coin, ou encore un bout de « frome-gomme » avec du pain, tout ça ne vaut la peine que quand y a de la musique, ou bien?!?

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