Lula Pena – « Archivo Pittoresco »

KarimPar Karim  •  12 Mar 2018 à 07:00  •  Albums  •   215 views

Par deux fois déjà Lula Pena s’est invitée sur LeMurDuSon.ch. Alors qu’elle sera bientôt de passage en Suisse, soit le 14 avril à L’Épicentre de Collonge-Bellerive (GE), nous en profitons pour revenir sur « Archivo Pittoresco », son troisième disque, paru il y a une année chez Crammed Records.

« D’abord la guitare, ensuite la voix. Mon idée est que ce disque fonctionne comme un tout continu, sans séparations. La guitare est la protagoniste, la voix accompagne. Mon enchantement avec la guitare vient du fait que je suis autodidacte, donc je découvre en jouant. Mais il y a un moment où j’ai eu l’impression de toucher à mes limites, que je ne pouvais pas faire plus que ce que j’avais fait. J’ai même hésité à changer d’instruments, puis je me suis dit que j’allais changer la manière de l’accorder, de manière plus ouverte. S’est alors révélé un nouvel habitat à explorer. »

Quand, en octobre 2014, le belge Marc Hollander, fondateur de Crammed Records, voit Lula Pena dans un showcase, il est fasciné. Ils se mettent d’accord pour travailler ensemble. Elle pensait alors que le disque prendrait forme assez vite, mais elle a ensuite réalisé que ce qu’elle avait entre les mains et dans la tête était un répertoire sauvage et qu’à chaque fois qu’elle tentait de le domestiquer, il se mettait en colère.

« C’est pour ça que je valorise les concerts, parce que c’est là que le répertoire gagne en personnalité et que j’ai moins de limitations. Un disque, c’est cristalliser un processus qui n’a pas besoin de l’être. C’est réduire la carte des chemins possibles. »

C’est ce qu’elle a confié au Público, en janvier 2017, à Vítor Belanciano, dans un article sublime intitulé « Ne te laisse jamais domestiquer ». Une bonne partie des lignes de cet hommage y puise.

Chante la création comme un hymne à l’organique

En phase de création, Lula Pena avoue ne pas jouer pour ses amis ; pour ses chats, si, qui « lui révèlent beaucoup ». Elle qui vit dans une petite localité au bord de la mer, à une heure de voiture de Lisbonne, elle dit que parfois ses animaux de compagnie s’endorment, alors qu’à d’autres occasions, c’est comme si se produisait un appel à la faune alentour : des oiseaux viennent, des araignées énormes.

« C’est amusant, parce que parfois j’ai l’impression d’être isolée, mais ensuite je comprends que je ne le suis pas. Je me sens davantage en connexion avec le monde en étant souvent seule que dans des contextes avec beaucoup de personnes ; ce lien, au milieu du bruit ou dans la fugacité, est rarement possible. »

Le vent et l’eau sont importants ; ils participent à sa relation organique avec la musique. Une connexion avec la nature qui ne l’empêche pas de rester très attentive à ce qui se passe dans le monde : le morceau ‘Pes mou mia lexi’, de Manos Hatzidakis, qu’elle chante en grec, n’est pas apparu par hasard. Elle était en Grèce quand les manifestations ont commencé, quand une partie du pays a commencé à se soulever contre les mesures d’austérité.

« Chanter cette chanson, cela a été ma façon de rappeler que, d’une manière ou d’un autre, nous sommes tous grecs. »

Une mosaïque d’influences et de confluences

Au fil des titres apparaissent des citations, des allusions et des points de vue partagés grâce à des mots (en français, portugais, anglais, grec) de Lula Pena ou empruntés à des poètes, des chanteurs ou des compositeurs (Ronaldo Augusto, Ederaldo Gentil, Violeta Parra, Manos Hatzidakis ou Bénédicte Houart), dans un assemblage très intuitif.

« Je suis attentive aux choses et ainsi elles se révèlent. Les paroles sont variées : elles peuvent être aussi bien extrêmement simples que surréalistes, fantasmagoriques, sombres. Je ne veux pas des choses fermées, je cherche une certaine transcendance, jusque dans l’écoute. »

Croit-elle en Dieu ? « Je sais que je ne suis pas seule, tout en sachant dans le même temps que nous sommes tous seuls dans le désert », c’est sur cette remarque que termine l’article précédemment cité.

Le titre de l’album paru l’année dernière, « Archivo Pittoresco », est une allusion à une esthétique née à la moitié du XVIIIème et au début du XIXème siècle, quand certaines peintures de paysages ont cassé les règles académiques de représentation de la nature et les canons d’équilibre et d’harmonie.

« Quand les artistes ont commencé à sortir des ateliers, explorant et commençant à comprendre qu’il y avait aussi des ruines, du chaos, du désordre et des incertitudes, et qu’ils ont représenté cela. »

Une chamane déguisée en touareg des bords de mer

L’album commence avec ‘Poema/Poème’, un texte en français, dans lequel le son, la signification et la graphie des mots se combinent pour suggérer différentes perspectives sémantiques, différentes possibilités interprétatives. Ce sont tout d’abord des paroles écrites par Lula Pena, emmêlées à un poème du surréaliste belge Louis Scutenaire, « Je ne suis pas d’une grande pauvreté ».

Impossible de savoir comment elle fait pour que ses lèvres et sa mâchoire vibrent pareillement tout ce qu’elle entonne, mais cela imprègne à sa voix un bourdonnement apaisant ; les chansons de Lula Pena sont de petits messages dans une bouteille flottant sur une étendue de larmes, de salive et de sueurs ; de petits messages d’un ailleurs jamais cartographié qui deviennent un massage du corps et de l’esprit.

On sort de ses disque rasséréné, le regard et l’écoute renouvelés, fraternellement disposés.

Lula Pena est une tornade tranquille, une chamane déguisée en touareg des bords de mer, un milan royal égaré sur une île au milieu de l’Océan indien.

 

« Archivo Pittoresco »

Lula Pena
27 janvier 2017
 
Auteur:
Karim

Du p’tit pont au sombrero quand un ballon n’est pas loin, en passant par quelques pages humées au café du coin, ou encore un bout de « frome-gomme » avec du pain, tout ça ne vaut la peine que quand y a de la musique, ou bien?!?

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