Les trois manifestes de Schammasch

LouisPar Louis  •  30 Avr 2016 à 16:13  •  Albums  •   16 views

En Suisse, à chaque décennie, on a pu compter sur un groupe de black metal solide pour défendre nos couleurs à l’internationale. Durant les 80’s, c’était Hellhammer/Celtic Frost du côté des précurseurs. Durant les 90’s, c’était Samael, dont le premier album « Worship Him » valait bien les meilleurs Norvégiens. À partir de 2000, Darkspace a pris le relais en se taillant une réputation en or au sein de la scène underground. La question est maintenant : Schammasch sera-t-il notre porte-étendard pour les années 2010 ? « Triangle » semble l’annoncer.

Et si vous voulez le vérifier, j’espère que vous ne sortez pas de table parce que « Triangle » est copieux. Avec plus de 100 minutes de musique répartie sur trois disques (de chacun 33 minutes et 33 secondes, sûrement une coïncidence), il réclame force persévérance à l’auditeur qui s’y attaquera. Et l’effort ne sera pas requis à cause de sa seule longueur, car chacune de ses parties, à la direction artistique distincte, ne ménage pas l’endurance de celui qui s’y risquera, qu’il s’agisse du black metal dissonant de ‘The Process of Dying‘, du doom pesant de ‘Metaflesh‘, ou des nappes droniennes flirtant avec le dark ambient de ‘The Supernal Clear Light of the Void‘.

Schammasch a suivi l’évolution du genre dont il se revendique sur le premier disque, évitant ainsi de tomber dans le conservatisme qui pollue trop d’albums d’une scène qui n’a, paradoxalement, jamais été aussi prolifique. ‘The Process of Dying‘, par ses dissonances, rappelle la frange avant-garde du black metal, qu’on lorgne du côté de Deathspell Omega ou de Dodhecadron ; or, avec ces deux formations, on frise parfois l’indigestion lorsqu’ils se perdent dans marathon sonore à rallonge avoisinant les vingt minutes par titre. Schammasch évite cet écueil grâce à sa partie vocale, Chris S.R. rappelant parfois le style puissant de l’inénarrable Nergal de Behemoth – ce qui a valu au groupe, à ses débuts, de se faire taxer à tort de ‘Behemoth suisse’- un style vocal séduisant que le groupe aère avec des chœurs occasionnels, à la dimension sentencieuse bienvenue.

Divisé en trois disques relevant chacun d’un style différent, « Triangle » est également un bel objet de collection.

La comparaison avec Behemoth est naïve, car, à la différence des Polonais, Schammasch est également caractérisé par des influences doom, déjà audibles sur le soft précédent. Ici, plutôt que de les faire fondre sur leur black metal sans compromis, le groupe divise son identité sur deux disques séparés. Le résultat, c’est que la première partie, ‘The Process of Dying‘, étale une violence qu’on ne leur connaissait pas, riche en blastbeats et assoiffée de carnage. L’essentiel des éléments doom se rassemble ensuite sur la deuxième partie, qui se détache également par des chants clairs plus présents, et des guitares risquant des mélodies plus traditionnelles, donnant l’impression d’avoir affaire à un total autre album – si ce n’est carrément un autre groupe !

La troisième partie, de son côté, risque de susciter des réactions plus timides au sein de la metalosphère, la faute à ses ambitions expérimentales assumées. Pourtant, loin de Sunn O))) et de ses compositions minimales, Schammasch s’essaie pour la première fois à ce genre particulier avec succès, nuançant ses nappes atmosphériques par d’occasionnelles percussions tribales évoquant, avec bon goût, ce qu’on peut retrouver chez Za Frûmi. Si rapprochement avec drone il y a, on citerait plus facilement Locrian que Sunn O))).

Considéré dans son ensemble, « Triangle » s’avère un album extrêmement abouti, qu’il s’agisse du concept qui l’accompagne ou de la partie musicale en elle-même, soignée avec un sens maniaque jusque dans ses temps morts. Un tel perfectionnisme s’éloigne évidemment de l’esprit primitif des débuts du genre, mais il s’inscrit dans une évolution amorcée durant la seconde partie des années 2000, et maladroitement qualifiée d’ « avant-garde ». C’est avec fierté qu’on voit Schammasch s’installer dans cette mouvance qui permet peut-être au black metal de subsister.

 
Auteur:
Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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