Flavien Berger : « Ma quête est de faire une oscillation entre le réel et le voyage »

RaffaelePar Raffaele  •  29 Nov 2016 à 11:43  •  Interviews  •   1 view

Àl’occasion du festival la Superette à Neuchâtel, nous avons rencontré Flavien Berger. Notre discussion a pris une tournure inattendue entre le voyage dans le temps, les années 1980 et l’esthétique de Grimes.

Comment est ta vie artistique depuis la sortie de ton album ?

J’en suis au tout début. Avant de sortir mon album, j’avais un métier, j’étais professeur de vidéo, puis de son dans une prépa aux écoles d’art. J’ai arrêté pour faire de la musique à fond, pour la première fois cette année je n’ai pas eu de rentrée en septembre et je me consacre entièrement à la musique. C’est pour ça que je pense être au début de quelque chose.

Écris-tu tes textes comme des poésies ou comme des chansons ?

Comme des chansons. Il y a deux manières pour moi d’écrire les paroles de mes chansons, d’abord un travail de récolte, c’est-à-dire noter dans des carnets ou dans ma mémoire des choses verbales qui me plaisent : rimes, mots, notions, formes… ça constitue une matière première. Lorsque la mélodie arrive et qu’il faut la remplir de mots et de sens, je vais repiocher dans cette récolte. Parfois, il y a aussi des mélodies chantées avec des mots qui me viennent, et l’arrangement en découle. Dans les deux cas, il n’y a pas de chronologie ni de modus operandi.

On dit parfois qu’il y a de la naïveté dans tes textes, mais tu n’es pas d’accord. Est-ce énervant ?  

Cela fait longtemps qu’on ne m’en a pas parlé. Dans tous les cas, je ne m’agacerai jamais que l’on parle de ma musique, sauf pour en dire du mal gratuitement. On peut dire de moi que je suis naïf, mais le dire de mes textes, je pense que c’est une erreur. Nous sommes habitués au chant en français mais c’est un terrain où il y a encore plein de choses à réaliser. Quand les textes sont directs, on peut croire qu’ils sont naïfs alors qu’ils sont juste simples. Nous avons une culture de la langue en francophonie qui n’est pas directe. À part le hip-hop ou des musiques frontales comme le punk, en français nous sommes toujours dans une langue très imagée et remplie de sens, du moins dans la chanson française. Lorsque tu dis quelque chose qui n’est pas imagé dans un domaine où on n’a pas l’habitude de l’entendre, c’est forcément déstabilisant et l’on peut croire que c’est naïf.

Ce que l’on appelle naïveté, c’est en fait une simplicité correspondant à ton regard sur le monde ?

Tous les textes ne sont pas au même niveau d’écriture dans ce disque. La chanson qui est taxée de naïve est « Rue de la victoire » où je dis que « le soleil dans la maison, c’est joli, après la pluie, c’est joli ». Il n’y a que ça comme parole, alors on se demande ce que je veux dire. Ce texte est un fragment de moment de contemplation. J’essaie d’être évocateur dans les paroles pour faire voyager l’esprit de celui qui écoute, sans être trop fantastique pour garder un pied dans le réel. Ma quête est de faire une oscillation entre le réel et le voyage qui dépasse notre réalité.

Tu dis ne t’influencer d’aucun genre en particulier. Lorsqu’on affirme que l’un de tes morceaux évoque tel ou tel genre, comment le prends-tu ?

Très bien ! Le kif d’être musicien, c’est de parler avec d’autres musiciens, de jouer aux cartes Magic avec tous les disques sortis dans l’histoire de l’humanité. Parler de musique, ce n’est qu’une mise sur la table et une confrontation de genres, de périodes, de style, de paroles et d’instruments. Si je n’aimais pas parler de genre, je serais un confrère chiant. Il n’y a pas de problème à parler de genre. Je trouve que le vocabulaire pour parler de la musique moderne, contemporaine, est assez atrophié. On ne fait que puiser dans de grands genres qui ont existé pour parler de styles musicaux qui sont  peut-être à renommer aujourd’hui. J’adore les sous-genres en musique. Plus c’est précis, plus j’aime. C’est comme les personnes qui analysent les fleurs et entrent dans des sous-catégories précises de fleurs. La marche de la culture va vers un zoom dans les détails. Par exemple, dans les bestiaires moyenâgeux, il y avait quatre types d’animaux. La catégorie des poissons comprenait à elle seule tout ce qu’il y a dans la mer : poissons, tortues, mollusques. Maintenant, on possède une large variété de genres et plus on regarde le monde, plus on entre dans le détail des éléments. J’ai l’impression que l’on peut fait ça en musique aussi, cela reste une émergence de l’activité vivante sur notre planète. Quand je vois dans l’actualité qu’il y a un ouragan ou une guerre, je me dis que de ces tragédies-là vont forcément émerger des styles musicaux.

Que penses-tu de l’engouement récent pour l’électro « rétro », avec une esthétique des années 1980 ?

J’ai une théorie sur les années 1980. C’est dans ces années que l’on a inventé le voyage dans le temps. Il y a plein de choses de cette période que l’on découvre aujourd’hui alors qu’elles n’ont pas été faites dans les années 1980. Elles ont été faites par des mecs de maintenant qui sont allés dans les années 1980.

Et c’est une bonne chose ?

C’est génial ! Les années 1980, c’est mortel, même si je ne sais pas exactement pourquoi. Je ne suis pas nostalgique parce que je n’ai pas connu cette période, mais on touche à la science-fiction, à la technologie. C’est une sorte de période intemporelle où il y a encore des hippies, mais aussi des punks et des transhumanistes. Il y a de tout et j’ai l’impression que nous sommes encore dans la continuité des années 1980, qu’elles ne se sont pas arrêtées au 1er janvier 1990. Cela se poursuit aujourd’hui comme une grosse traînée de couleurs. Dans 1000 ans, les années 1980 et 2010 seront considérées comme exactement la même période.

Si tu pouvais collaborer avec n’importe quel artiste de ton choix pour produire un morceau, qui serait-ce ?

J’aimerais bien collaborer avec Grimes, elle me fait tellement triper ! Déjà, elle s’en bat les couilles au sens philosophique du terme. Elle fera ce qu’elle devra faire, sans être contrainte par une force supérieure esthétique. Ce qu’elle a essayé de réaliser, c’est le projet le plus expérimental qui soit : faire de la pop méga dégueu, néon-kawai-country-stupide. C’est une esthétique hyper goth façon comics manga. Un jour, elle a arrêté de manger pendant une semaine et elle a eu un épiphanie, comme les religieuses dans les couvents qui ne mangeaient pas et voyaient Dieu. Elle a composé un album super simple, mortel. Elle tourne son clip dans le désert avec une énorme épée, une coiffure genre Tomb Raider, une esthétique gloubi-boulga façon internet. On pourrait faire un morceau ensemble avec Grimes où je chanterais mes paroles dans un clip pour la première fois.

 
Auteur:
Raffaele

J’ai grandi dans les années 90, mes influences sont un vrai patchwork musical. J’apprécie selon l’humeur un gros beat electro, un flow hip hop ou l’effervescence d’un concert de rock. ‘Faut que ça groove !

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