Montreux Jazz 2017: Deux pianos avec vue sur le lac et les cieux

KarimPar Karim  •  4 Juil 2017 à 13:00  •  Live  •   13 views

Le Montreux Jazz Festival a accueilli une légende: Herbie Hancock. Et puis les festivaliers ont aussi assisté à la prestation de l’éclectique M. Chilly Gonzales. Autrement dit, l’ancienne génération de jazzmen a donné le la,  avant que l’homme à la robe de chambre ne secoue les genres.

Photographie: © 2017 FFJM – Lionel Flusin

Arrivant au Montreux Jazz en longeant le lac depuis Clarens, l’ambiance est un peu tristounette, la météo faisant des siennes et rafraîchissant quelque peu les ardeurs. Fort peu me chaut, pensé-je alors; c’est sur scène que ça va chauffer, tonight. Amandine et son équipe me remettent mon accréditation avec le sourire; manque juste une gaufre à la cannelle et je pourrai aller prendre mes quartiers au Strav.

J’y suis un peu en avance, alors j’en profite pour enfin lire le début du premier roman d’Olivier Bordeaut, « En attendant Bojangles »; voici une bouchée, tout à fait en phase avec le moment, alors je vous la sers encore tiède, pour vous faire envie:

« Puis, lorsque le dernier quartier ensoleillé disparaissait derrière le sommet de la montagne, Bojangles retentissait, porté dans l’atmosphère par la voix douce et chaude de Nina Simone et l’écho de son piano. C’était tellement beau que tout le monde se taisait pour regarder Maman pleurer en silence. D’une main, j’essuyais ses larmes, et de l’autre je tenais les siennes. C’est souvent dans ses yeux que je voyais les premiers feux exploser après le sifflement du décollage. Les premiers bouquets dispersant leurs couleurs dans le ciel prenaient la direction opposée en se reflétant dans le lac. »

Là-dessus, la lumière s’éteint dans l’Auditorium Stravinsky; la venue du Géant et de ses acolytes se précise. Vous pensez peut-être que c’est BB King qui a le plus souvent montré sa frimousse aux habitués du Montreux Jazz; éventuellement Van Morrison; eh bien non, figurez-vous que c’est lui, Herbie Hancock, l’homme qui murmure à l’oreille des claviers.

Il est accueilli par celui qu’on nous annonce comme « le frère de Claude Nobs »: Quincy Jones himself.

« Je connais Herbie depuis avant l’invention de l’électricité », nous glisse-t-il tout ému. Quelques secondes plus tard, il le serre dans ses bras, petit plein d’amitié avant de lancer le premier morceau, qui démarre sur des bases psychédéliques, nous voici en apesanteur, avant de s’enflammer en mode medley pour permettre à ses musiciens, notamment un Lionel Loueke très inspiré (et cette voix, my god), de montrer l’étendue (elle n’est pas lacustre mais marine, océanique sans doute) de leur talent.

Herbie nous les présente à la fin de ce premier exercice de style: le guitariste et chanteur Lionel Loueke, donc (« Je ne sais pas ce qu’il fait avec son instrument, mais Ciel, qu’il le fait bien » explique double H); le batteur zappiste (à ne pas confondre avec zapatiste, même si les deux ne sont pas forcément incompatibles) Vinnie Colaiuta, qui a le droit à une petite révérence de ses paires; le bassiste James Genus, fraîchement papa d’une petite Jam (je vous donne le détail pour encore plus d’ambiance familiale), qui sait où sont les « cojones » de sa basse, Herbie dixit; et pour finir, le petit nouveau divisant par deux (par trois?!?) l’âge moyen, sur scène: Terrace Martin, qui officie au sax (il m’arrache alors des larmes) et produit le nouvel album du Maître de cérémonie (ainsi que, notamment, Snoop Dogg et Kendrick Lamar, pour quelques références un peu plus d’jeuns).

Maintenant qu’on a fait plus amples connaissances, la musique reprend ses droits et ses lettres de noblesse grâce à Actual Proof.

On ne s’arrêtera pas beaucoup, pendant une heure trente, tutoyant les cieux quand les sons ne sont pas triturés, me hérissant le poil et me faisant secouer la tête quand Terrace et Herbie chantent (on appelle ça comme ça?!?) en modifiant leur voix; j’ai alors l’impression qu’on a mis du sel dans le Mojito que je ne bois pas, ou alors que quelqu’un est en train de torturer le chat de Usher. Mais si Herbie est Herbie, c’est aussi parce qu’il est un des premiers à avoir bidouillé sa musique en scratchant et en introduisant le synthé, cet instrument dont je rêve parfois qu’il n’a jamais été inventé; je me réveille alors heureux.

Le fait est que, amateur ou non de certains délires synthétisés, tout ceci est de la haute voltige, qui groove, jazze, plane et nous laissera avec l’impression d’avoir vécu un concert de Big Boss généreux dans l’effort.

Il est 22h30 quand Chilly Gonzales prend place au piano, dans un de ses sempiternelles peignoirs. Il déroule trois morceaux de ses albums solo (« C’est toujours agréable d’avoir un jeune musicien talentueux, en première partie », nous dira-t-il ensuite, nous rappelant qu’il s’aime beaucoup) avant de nous raconter comment est venue l’idée de jouer avec le Quator Kaiser (un violoncelle, un alto, deux violons), qui l’accompagne ce soir (avec un batteur épisodique, pour plus d’impact): il voulait notamment permettre à ceux qui n’en écoutent pas de se laisser emporter par cette musique intimiste, apparue à l’époque baroque: la musique de chambre; Gonzales ambitionne d’en faire de la « musique de robe de chambre. »

Après nous avoir montré de quel bois et de quelles cordes ils se chauffaient, Gonzales nous demande s’il y a des amateurs de rap, dans la salle, le rap qui est, selon lui, la musique de notre temps. « Et on a la musique qu’on mérite », ajoute-t-il. Venant d’un bonhomme ayant produit toutes sortes de musique, dont du Hip-Hop, on pense bien qu’il ne va pas en rester là, et en effet, il profite de cet aparté pour nous déconstruire un peu la musique et nous vider une partie de sa boîte à outils.

Un procédé qui sera le sien pendant tout le concert; son personnage (parce que c’est ça, aussi (surtout), Gonzales, une construction pop « intelligente ») affirmera même, toujours sur un fil mi-narquois mi-professoral, que de changer un morceau en tonalité majeur en un morceau en tonalité mineur « est un acte politique ».

On traverse les époques en sa compagnie (première fois, depuis que je viens voir des concerts ici, qu’un musicien dit vraiment quelque chose sur Stravinsky, rappelant notamment la violence avec laquelle son « Sacre du printemps » avait été accueilli à Paris, il y a plus d’un siècle), réalisant qu’on peut inventer de l’électro avec une formation comme celle-ci ; on rit souvent, quand il parle ; on est mélancolique, presque toujours, quand il joue.

Parfois il en fait trop, et on se dit que ce n’est pas indispensable de tant cabotiner, mais la plupart du temps, le showman est au diapason, suscitant émotions et interrogations, jusqu’au final en Ostinato, souvenir de son enfance canadienne où souvent ça chantait autour d’un feu.

De grandes prestations, dimanche soir, donc, avec à la baguette deux musiciens ayant des conceptions diamétralement opposées de la musique (Gonzales n’aime pas la « grande complexité » et les « improvisations masturbatoires », donc pas certain qu’il ait apprécié les messieurs qui l’ont précédé), et ainsi, l’air de rien, comme un parfum de passage de témoin involontaire. Davantage que celui d’une génération à une autre, celui d’un format flou et variable à l’acceptation du formatage comme unique horizon; le transfert de label opéré par Gonzales depuis son premier « piano salo » entérinant d’ailleurs cette affirmation.

Une autre manière de vivre l’espace et le temps, en somme.

Montagne et bord de mer avec parking, téléphérique et crème solaire, dans un cas; aiguisage du souffle et des mollets moins « prémâché », dans l’autre.

 
Auteur:
Karim

Du p’tit pont au sombrero quand un ballon n’est pas loin, en passant par quelques pages humées au café du coin, ou encore un bout de « frome-gomme » avec du pain, tout ça ne vaut la peine que quand y a de la musique, ou bien?!?

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