Daniel Fontana : « Si les gens disent tous « c’est magnifique », c’est un peu ennuyant. »

YannickPar Yannick  •  30 Mai 2018 à 13:00  •  Festivals, Interviews  •   267 views

Evénement à part dans le calendrier musical suisse, le Bad Bonn Kilbi s’ouvre jeudi pour sa 28e édition. Rencontre avec son cofondateur et unique programmateur Daniel Fontana.

Le rendez-vous est fixé à 10h au Bad Bonn, un peu à l’extérieur du village de Guin donc. J’y arrive à l’heure et découvre Daniel Fontana à l’intérieur du club, casquette sur la tête, s’affairant derrière le comptoir. « Salut, tu veux un café? » me dit-il d’emblée. Volontiers. On s’installe ensuite sur la terrasse, mais à l’ombre, parce que ça tape quand même. On discute un peu, pendant que les ouvriers et responsables s’affairent en face de nous pour monter les infrastructures du festival à venir. Vient alors le moment de lancer mon enregistreur et de poser mes quelques questions.


LMDS : Le Kilbi est un événement notamment reconnu pour sa programmation, pointue, variée et risquée… Comment est-ce que tu repères les groupes que tu programmes ? Qu’est-ce qui te fait dire : « Eux, je veux les inviter » ?

Daniel Fontana (DF) : Souvent ce sont des groupes que je vois durant l’année, dans des festivals. Deux tiers je dirais, je les ai vus en live. Puis aussi, après ces vingt-sept années, je connais beaucoup de gens à qui je fais confiance. C’est aussi ce réseau d’amis qui me permet de monter quelque chose qui fait plaisir aux gens. Je trouve que la manière [de dénicher les groupes] est importante. Pas simplement choisir sur un catalogue des groupes qui sont à la mode, mais des groupes que tu as découverts différemment. On est très content de présenter des trucs qui sont des fois même un peu pourris, pas toujours 100% dans les cadres qu’il faut pour la presse. On peut dire que c’est vraiment fait à la main, mais il faut que ça reste comme ça.

LMDS : C’est toi qui les contactes ou il y a aussi des groupes qui se manifestent ?

DF : C’est un peu les deux. Comme on est contacté toute l’année par des groupes qui veulent jouer ici [au Bad Bonn], des fois y’a des trucs qu’on garde pour le Kilbi. Après il faut valoriser les propositions, cibler un peu tout ça. Mais il y a énormément de propositions, c’est ça qui devient plus difficile. Qui fait que ça devient aussi plus difficile de rester résistant contre la merde.

QOTSA au Kilbi en 2011 ©mwae.ch

LMDS : Il y a une légende urbaine qui tourne autour des Queens of the Stone Age. Comme quoi c’est le manager de QOTSA qui t’aurait contacté, le groupe voulait venir jouer au Kilbi. Et tu leur aurais d’abord répondu non, avant de finalement accepter… c’est vrai ?

DF : Ouais… Je ne me rappelle plus si c’était le management, ou si c’était eux… Le danger d’avoir un groupe comme ça au Kilbi, c’est que ça cache un peu tout le reste. C’était ça ma réflexion. Donc je n’avais pas dit toute de suite « oui, on y va, on fait ». J’ai aussi pensé à l’équipe, car c’est une production qui est quand même plus lourde. Il faut être là beaucoup plus tôt, ça prend aussi de la place sur scène, car souvent ces groupes ne veulent plus bouger leur matériel après le soundcheck. Donc on a un peu négocié tout ça.

LMDS : En 2015, Thom t’avait rencontré pour une interview sur LeMurDuSon.ch, et tu avais entre autre dis cette phrase : « J’aime quand la musique plaît, mais je n’aime pas quand ça plaît à tout le monde ». Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur cette phrase ?

DF : J’aime bien quand on voit des réactions dans le public pendant les concerts. Il y a des gens qui s’énervent, d’autres qui adorent. Des fois, il y a des gens qui adorent parce qu’il y en a d’autres qui s’énervent. Cette séparation, ça crée des discussions et les discussions c’est cool. Je crois qu’il y a plus à dire si tout le monde n’aime pas la même chose. Je crois aussi que si on mélange totalement, c’est plus ouvert  pour tout le monde. Il faut toujours penser à enlever les barrières au lieu de les mettre. Ne pas se limiter dans un style. Sinon ça devient un peu élitiste et ça on n’aime pas.

LMDS : Du coup, tu aimes tous les groupes que tu programmes ? Même les trucs « pourris » ?

DF : Mais j’aime les trucs pourris ! J’aime bien les groupes qui des fois montent sur scène et on ne sait pas ce qu’il va se passer. Eux peut-être non plus. J’aime bien prendre des risques parce que comme ça il y a aussi des retours. Si les gens disent tous « c’est magnifique », c’est un peu ennuyant.

 

Je crois qu’on est honnête. Ce n’est pas le gros spectacle, mais c’est une ambiance détendue. Je crois que si on fait attention à ça, ça pourrait tenir encore un petit peu.

Daniel Fontana

 

LMDS : Le Kilbi est né en 1991, c’était l’année de l’explosion commerciale du rock indépendant, avec « Nevermind« . En vingt-sept ans, beaucoup de choses ont changé dans la musique, de la manière de la faire, de la vendre, de l’écouter. De ton côté, comment vis-tu cette évolution ?

DF : Bon, au début c’était vraiment un accident, on a commencé un peu par hasard. J’avais pas vraiment de connaissances en musique, et surtout pas dans le métier. Je commençais par un groupe et j’en mettais un autre… Et j’ai toujours un peu fonctionné comme ça. Que ce soit pour le festival, pour la salle et aussi pour le reste. Je bosse aussi un peu avec des groupes suisses, je les mets en lien avec des agents ou des producteurs. J’ai toujours la musique en tête, c’est ma vie. Du coup, je ne me rends pas vraiment compte comment ça se développe.

Aujourd’hui, il y a les médias sociaux, par exemple Instagram que je fais aussi moi-même. Parce que je crois que même si parfois on est un peu plus lent, avec l’âge, le plus important, ça reste le contenu. C’est comme si tu parles cinq langues et que tu ne sais pas quoi dire, ça ne va pas t’aider beaucoup. C’est pareil avec ces nouveaux outils.

LMDS : C’est plus facile d’organiser le Kilbi aujourd’hui ou plus difficile ?

DF : Avant, il y a peut-être eu des moments où on n’a pas assez pensé au succès, aux gens qui viendraient. On a quand même eu des périodes très difficiles financièrement. Des fois, j’ai eu des regrets, je me disais qu’on aurait pu faire différemment. Mais quand ça a commencé à prendre, c’était la preuve aussi que c’est bien de garder une ligne. Pas seulement artistiquement ou musicalement, mais dans la manière de travailler.

Donc c’est clair que maintenant c’est un peu moins difficile, car on sait qu’on a un peu de succès, on vend pas mal les billets. Mais il faut faire du bon travail, car sinon je crois que ça changerait très, très vite. Mon idée, c’est de garder un festival simple, pas penser à trop de choses. Juste garantir qu’il y a une bonne sono, que les bars tournent, qu’il n’y a pas trop de monde sur le site… Je crois qu’on est honnête. Ce n’est pas le gros spectacle, mais c’est une ambiance détendue. Je crois que si on fait attention à ça, ça pourrait tenir encore un petit peu.

LMDS : Pour finir, pour cette édition 2018, il faut s’attendre à quoi ? Présente-la-nous en quelques mots…

DF : Tout est devenu un peu plus lent, y’a pas mal de groupe qui font des trucs assez lents, très répétitifs. Même vers les fins de soirées, y’a des trucs plutôt lents, quand même assez bruyants, mais pas trop speed. Je pense que c’est une bonne tendance. Car souvent on se rend compte que c’était joli ou qu’on était heureux que quand c’est fini. Peut-être là, on aura plus de temps d’y penser, se rendre compte que c’est bien, pas seulement quand c’est fini.

 

Bad Bonn Kilbi

Guin

31 mai au 2 juin 2018
 
Auteur:
Yannick

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