The Burden Remains : « On voulait pas de guggenmusik »

LouisPar Louis  •  21 Juin 2017 à 23:15  •  Interviews  •   13 views

Six mois après le choc d’un orchestre et d’un groupe de thrash metal sur la scène de Fri-son, les reliques de ce concert historique atterrissent dans le catalogue Cold Smoke. Rencontre avec deux gars de The Burden Remains pour fêter ça.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de faire ce projet? Vous êtes tombés sur la vidéo de Lady Gaga et son orchestre?
Jenny (guitare, backing) : Lady Gaga a fait quelque chose avec un orchestre?

J’ai vérifié avant de venir.
Thomas (chant, basse) : La vérité, c’est qu’on est tous des fans de Nightwish (rires).
Jenny : Non, en fait c’est Manfred (ndlr : le chef d’orchestre) qui nous a approchés. Il avait déjà eu une expérience similaire avec un groupe régional et la fanfare de St Antoni. C’était d’une moindre ampleur, c’était dans une salle communale. Il nous a dit qu’il avait aimé notre dernier album et qu’il aimerait travailler avec nous. Mégalomanes, on a acquiescé, mais on voulait faire les choses en grand, à Fri-son, avec de nouvelles chansons.
Thomas : Après discussion, on était d’accord pour dire que si on le faisait, on allait le faire correctement.
Jenny : On a décidé de former un orchestre ad-hoc, avec des gens motivés et capables de jouer d’éventuelles parties techniques. Au début, pour être franc, on était un peu sceptiques à cause des clichés qui accompagnent l’étiquette ‘fanfare’.
Thomas : On s’imaginait de la guggen musik, et ça on en voulait pas.
Jenny : Mais il a arrangé un des titres de ‘Fragments‘ (« A Thousand Lives« ) en y rajoutant des parties orchestrales, et le résultat nous a convaincus.

Metallica sur scène avec un orchestre

Est-ce que vous aviez des albums de rock ou de metal avec orchestre que vous aviez en tête, au moment de vous lancer? Deep Purple l’a fait, Metallica aussi…
Jenny : Honnêtement, j’ai jamais écouté le truc de Deep Purle.
Thomas : La réponse à ta question, c’est non. Il y a des albums du genre qu’on aime bien, je pense notamment à celui de Devin Townsend pour moi – c’est hyper chaotique, je trouve génial. Mais je n’y ai pas songé une seule seconde au moment de prendre la décision.
Jenny : Il y a évidemment le ‘S&M‘ de Metallica ; Silvan, notre batteur, l’adore. On a grandi avec cet album.
Thomas : Quand on a commencé, Manfred est venu avec deux albums. Le premier c’était ‘S&M, de Metallica, mais il ne lui plaisait pas parce que l’orchestre n’était pas assez mis en valeur. Et l’autre c’était un disque de Meat Loaf, qu’il adorait. Et on s’est dit : « Scheisse, ça va être horrible. »
Jenny : Heureusement, il a rapidement compris ce qu’on attendait de lui. On lui a donné quelques repères, en lui expliquant qu’on ne voulait pas que ça ressemble à de la guggen, ni à une sorte de comédie musicale.
Thomas : On ne voulait pas faire comme Meat Loaf ou Nightwish, pas du tout.

Comment était-ce d’écrire ce nouvel album, en laissant de la place pour les parties de l’orchestre qui devaient s’y ajouter par la suite?
Jenny : Ce n’était pas spécialement plus difficile. C’était même plus intéressant parce que Philippe (ndlr : l’autre guitariste) et moi, on développe un faible de plus en plus prononcé pour le post-rock. C’est une direction qui nous plaît, le projet est arrivé au bon moment parce qu’on disposait de beaucoup de place pour l’orchestre. Tommy était moins à l’aise par contre…

Tu chantes moins, sur cet album?
Thomas : Oui, mais ça ne me dérange pas. Je reconnais que la direction post-rock nous a aidés à intégrer l’orchestre. Il aurait été plus difficile d’écrire des riffs à l’ancienne pour ensuite les arranger.

Est-ce que vous vous êtes impliqués dans l’écriture des parties de l’orchestre?
Thomas : Pas beaucoup. On a eu quelques idées, qu’on jouait à la guitare. Il était assez réceptif, même si nos idées n’étaient pas toujours concrètes.
Jenny : On a aussi passé une semaine avec Manfred, sans l’orchestre, pendant laquelle on travaillait sur les chansons. Il se tenait à l’écart avec un piano électrique et on échangeait régulièrement nos impressions.

Le groupe et l’orchestre à Fri-son

A l’écoute de l’album, j’ai un peu été dérangé par les flûtes, qui se mariaient mal avec la lourdeur du metal.
Jenny : C’est un peu le problème des bois, ils ont tendance à disparaître dans la masse, et quand ils ressortent, on l’entend très bien ça peut faire bizarre.
Thomas : Je crois que le mixage a été un casse-tête d’ailleurs, vu qu’on avait enregistré tout l’orchestre en une seule prise. Si tu veux mettre en valeur la flûte, tu risques d’embarquer d’autres instruments en même temps.

Comment s’est passé l’enregistrement des parties orchestrales d’ailleurs?
Jenny : On l’a fait à Fri-son, avant notre concert. Manfred avait nos pré-productions sur les oreilles, on ne pouvait jouer à côté, parce qu’à l’enregistrement la batterie aurait tout recouvert. C’est la raison pour laquelle on a pas été en mesure d’utiliser les prises de son live qu’on a faites.
Thomas : C’est intéressant de relever que lorsque l’orchestre a enregistré ses parties, aucun musicien n’avait encore entendu ce qu’on faisait.
Jenny : L’idée venait de Manfred. On lui avait fourni une page web avec nos morceaux, avec ou sans des plages en midi pour les parties orchestrales, pour que les musiciens puissent se faire une image du résultat final. Mais il a tenu à en faire une sorte d’aventure qu’on allait découvrir tous ensemble sur la scène de Fri-son directement. On ne comprenait pas tellement sur le moment, mais au final ça a créé une sorte d’esprit de découverte pas désagréable.

Tellement de travail, pour seulement deux dates de live. Vous n’avez pas un sentiment de gâchis?
Thomas : Oui et non. Oui parce qu’à la fin du deuxième concert, on était près à partir en tournée dans le monde entier avec ce projet. Mais d’un autre côté, la caractère éphémère du projet l’a rendu encore plus spécial.
Jenny : On a reçu des offres pour répéter l’opération, mais pour des raisons logistiques et financières c’était pas réalisable. On ne voulait pas non plus réduire les effectifs de l’orchestre – ce qui aurait en plus demandé du travail à Manfred pour réarranger les morceaux. À nos yeux, si on devait le refaire, ça devait au moins être dans des conditions aussi réussies, et ça n’était pas possible.

Le concert m’avait bluffé, mais je doute que le cd reproduise les mêmes sensations. Ne craigniez-vous pas que ce soit un peux le prix de consolation pour ceux qui n’ont pas pu assister au concert?
Thomas : Je ne pense pas, parce que grâce au mix, on est capable d’y entendre distinctement tous les instruments, beaucoup mieux qu’en live à Fri-son. On est très fiers de ce cd et on en pense qu’il est cohérent en tant que tel. Et puis ça aurait été dommage de ne pas en avoir de traces audio, parce que c’est le travail dont on est le plus fier, plus fier que de ‘Fragments‘, notre album précédent.

Sur ‘Fragments‘, vous aviez recouru aux services de Kahn et Selesnick, deux artistes basés à New York, pour réaliser la pochette. Pourquoi avoir payé pour ça alors que Jenny et Philippe auraient pu dessiner l’artwork, comme vous venez de le faire pour ‘Touchstone ?
Jenny : À mon avis, on avait fait le maximum avec Kahn et Selesnick. Notre seule option, c’était de prendre une nouvelle direction pour se démarquer, autrement on n’aurait fait moins bien. On a donc choisi de faire le minimum, d’adopter un visuel très sobre. Il fallait qu’il soit éloquent au niveau symbolique, et également immédiatement identifiable. Comme le ‘Unknown Pleasures‘ de Joy Division. On cherchait le même effet. Mais note qu’il ne s’agit pas de notre Philippe, mais d’un autre Philippe Aebischer.

Que signifient les deux phrases à l’intérieur du booklet? 
Jenny : La phrase en grec signifie « Il est mieux pour les mortels de ne pas s’éterniser. » Du pessimisme grec. Le phrase en latin, c’est « Ainsi le feu met l’or à l’épreuve, ainsi la misère met à l’épreuve les hommes forts. » On a essayé de dresser une parabole du monde moderne dans le mythe de Midas. Aujourd’hui, l’or, qui l’a corrompu, serait tous les produits de consommation, absorbés par la population sans répondre à ses questions essentielles. On essaie de s’en distraire avec l’or, le sexe, les drogues, l’alcool. Même le metal!

Les Fribourgeois de Cold Smoke Records encadrent la sortie

Pourquoi avoir quitté Czar of Bullets pour Cold Smoke?
Thomas : Le label de Fredy (Zatokrev, fondateur de Czar of Bullets) a légèrement changé de direction. Il fait surtout du sludge maintenant.
Jenny : Il nous a dit : « Ecoutez les gars, maintenant je gère le label un peu plus professionnellement. J’aime bien votre musique et je vais continuer de vous soutenir. Mais je n’ai pas les moyens de faire la promo et je ne vois pas comment ça peut fonctionner avec la direction de Czar of Bullets. » Il a présenté ses excuses plusieurs fois, il a été très honnête avec nous.

Vous n’avez pas voulu viser un label plus gros?
Thomas : On en a discuté plusieurs fois, mais on a finit par décider de ne pas chercher.
Jenny : Ouais, la vérité, c’est qu’on a décidé que Thomas allait chercher (rires) Pour être honnête, on n’avait pas l’énergie requise pour faire ces démarches. On a aussi le problème de ne pas rentrer dans une catégorie.
Thomas : En préparant la sortie de ‘Fragments‘, on avait par exemple contacté Season of Mist, je crois, et ils nous avaient répondu : « C’est super, mais ça ne fonctionne pas avec notre ligne. »

Vous êtes les quatre depuis quinze ans : l’ambiance dans le groupe est toujours au beau fixe?
Thomas : On est tous amis, mais il y a des affinités particulières qui évoluent. Maintenant, par exemple, j’habite à Berne : j’ai moins de temps pour venir tranquillement sortir sur Fribourg.
Jenny : Notre amitié a évolué, quand on avait quinze ans on prenait par exemple moins bien les critiques. Quand ils me disaient de laisser tomber un solo pour que Philippe s’en charge, ça me vexait.

Entre vous deux, c’est qui le meilleur guitariste?
Thomas : Il n’y a pas de compétition. Ils sont complémentaires, complètement différents…

Allez, parlez franchement!
Jenny : (rires) Je pense que Philippe est plus doué en ce qui concerne la technique, et je suis plus doué en ce qui concerne la créativité.

Donc il t’arrive d’écrire les solos de Philippe?
Thomas : Hey, je ne suis pas content : on n’a pas un seul solo sur ‘Touchstone‘! Pas un seul! Je veux que tu l’écrives dans l’interview!
Jenny : Je pense qu’on a grandi en tant que songwriters. On ne va plus placer de solo lorsque la chanson n’en a pas besoin. Tu veux que je te dise un secret sur le metal? Il existe de nombreux morceaux qui contiennent un solo alors qu’ils n’en auraient pas besoin.
Thomas : Dans le power metal peut-être, mais on ne fait pas du power metal.

Mais c’est comme les seins au cinéma : c’est pas toujours nécessaire, mais ça fait toujours plaisir.
Thomas : Et à moi le premier. J’écoute beaucoup de morceaux avec des solos et ça me plaît.
Jenny : La vérité, c’est qui ni Philippe ni moi ne sommes de grands lead guitaristes. Il est plus à l’aise dans les trucs bluesy.

Pour revenir aux relations internes dans le groupe, est-ce qu’elles ont évolué depuis les débuts de Cideraid?
Jenny : Avec les temps, on s’est fait aux faiblesses de chacun, et on reçoit mieux les critiques. Mais notre amitié est toujours là, on va régulièrement boire des verres ensemble, ce qui est presque un problème… On va aux concerts ensemble – récemment au vernissage du dernier album d’Emerald par exemple. Musicalement, ce qui est agréable, en jouant depuis aussi longtemps ensemble, c’est que chacun sait de quoi sont capables les autres. On se fait confiance.

Vous saviez donc que Silvan savait faire du blastbeats, puisqu’il y en a sur ‘Touchstone‘ ?
Thomas : Ça fait des années qu’on en parlait!
Jenny : Il a toujours refusé d’en faire, il trouvait ça stupide, dénué de grooves. Là, on a insisté, et après avoir réfléchi il a été d’accord, à condition que ce soit une unique fois.

Quelles surprises réservez-vous à votre public pour la suite?
Thomas : Tu l’as peut-être remarqué, on aime bien monter des projets. Qu’il s’agisse des ‘Bikini Blues Sessions‘, où on était filmés par une webcam 24 heures sur 24 pendant une semaine, où de la disposition des scènes au vernissage de ‘Fragments‘, on aime bien surprendre nos auditeurs. Et maintenant la question se pose : comment faire plus grand que ce qu’on a fait avec The Horns of the Seventh Seal? Est-ce qu’on doit inviter un chœur à jouer avec nous? Ou des violons? Ou alors on peut prendre le contre-pied de cette expérience et s’engouffrer dans une direction acoustique. Comme le ‘Damnation‘ de Opeth. On ne sait pas encore. On peut même faire un album stupide, avec du thrash terre-à-terre pendant dix chansons. On ne sait pas.

Est-ce que ce goût pour les surprises est nécessaire pour se démarquer dans un marché surchargé?
Thomas : Ce n’est pas pour ça qu’on le fait en tout cas. On essaie toujours de faire quelque chose qui soit intéressant pour nous, avant tout. Je crois qu’on a besoin de défis à surmonter. Si on monte des projets, c’est pas parce que « On est Burden Remains et Burden Remains est connu pour monter des projets. » C’est parce que ça nous stimule, ça nous fixe un objectif. Et on essaie de les fixer dans des domaines que personne d’autres n’a encore exploré. Alors oui, Metallica a fait son ‘S&M‘, mais on ne peut pas comparer.

Pourquoi ne pas avoir fait de pressage vinyle, pour ‘Touchstone‘?
Jenny : Le problème, c’est qu’avec la durée de l’album, on aurait eu besoin de trois faces, ce qui nous aurait emmené vers un double-vinyle, et les coûts étaient trop importants. Mais peut-être que plus tard, on va faire un pressage vinyle. À part Silvan, on est tous des grands amateurs du format. J’aimerais bien l’écouter sur vinyle.

J’ai toujours voulu vous demander : est-ce que c’est pour les filles que vous avez commencé votre groupe?
Thomas : (rires) On a pas fondé Cideraid pour cette raison… mais… après c’est devenu une motivation.
Jenny : Pour moi c’était plutôt pour leur échapper (rires)

 

« Touchstone »

The Burden Remains

& The Horns Of The Seventh Seal

Cold Smoke Records
16 juin 2017
 
Auteur:
Louis

Je recherche : une édition originale de l’EP éponyme de Medieval Steel en 12 ». Je propose : deux cannettes un jeudi à la Ruche. Eh ouais, l’expat’ fribourgeois n’a pas perdu ses habitudes langagières arrivé à Lausanne.

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